Interview Axel Bauer

Samedi, Scènes Belges était à la Maison de la Culture de Namur pour assister au concert d’Axel Bauer.

Ce dernier nous a accord√© beaucoup de son temps avant son show pour r√©pondre √† nos questions. Vous trouverez dans son interview le discours d‚Äôun artiste engag√© et ind√©pendant, un musicien professionnel dans tous les sens du terme. Tant√īt un homme qui revient sur son pass√©, ses origines. Tant√īt quelqu‚Äôun qui d√©nonce le syst√®me actuel mais tout en gardant un regard optimiste sur le futur.

Au fur et à mesure de la discussion il parlera de son dernier album mais aussi de ses précédents, de la Belgique, de ses influences, de son autobiographie écrite récemment, de la défense des artistes en France comme en Belgique, du marché de la musique … Des sujets très variés qui en intéresseront autant les fans du chanteur que les musiciens.

Interview d’ Axel Bauer √† la Maison de la Culture de Namur

A l’occasion de son concert √† la Maison de la Culture de Namur, Axel Bauer nous a accord√© une tr√®s longue interview, dont voici les √©l√©ments principaux. Il nous emm√®ne dans son monde, loin des questions habituelles de l’exercice. On y d√©couvre un homme politis√©, parfois militant, passionn√©, mais aussi calme et serein, √† l’image de l’ambiance d√©tendue de l’entretien.

« Peaux de Serpents »
Sc√®nes belges: Quelle est la raison des pluriels de « Peaux de Serpents », ton dernier album ?

Axel Bauer: Pour plusieurs choses. J’avais l’impression qu’au cours de cet album, il y a eu des transformations, il y a eu le fait que j’ai quitt√© ma maison de disques Universal avec laquelle j’√©tais en contrat, c’√©tait une premi√®re transformation. Une transformation dans ma vie affective. Il y a eu des transformations dans les √©quipes qui ont travaill√© sur cet album, j’ai rencontr√© des gens nouveaux, diff√©rents. J’ai eu la sensation d’un cycle qui recommence, et j’ai donc appel√© l’album comme √ßa. C’est une m√©taphore.

SB: Vous avez été signé par de très grandes maisons. Ici, vous avez redécouvert une certaine autonomie. Est-ce important pour vous de vous sentir aux commandes de tous les aspects de votre production ?

AB: Quand vous travaillez pour un gros label comme Polydor, chez qui j’√©tais, ce qui s’est pass√©, c’est qu’il y a eu un changement de direction. Et comme dans toutes les entreprises, le nouveau directeur a vir√© les gens qui √©taient en place pour placer son √©quipe. J’avais sign√© recemment dans ce label et je ne me voyais pas travailler avec lui et avec les gens qu’il avait mis en place. A partir de ce moment, soit je me pliais √† la discipline du label, soit je m’en allais.
Apr√®s, se retrouver seul √† la production, c’est pas mal aussi, parce que √ßa vous responsabilise par rapport √† tout ce que vous faites. D√®s l’instant que c’est vous qui payez pour votre disque, vous √™tes au courant des budgets, vous choisissez les d√©penses.
Apr√®s, il y a aussi la r√©activit√©. Si vous avez une id√©e, vous voulez aller vite, et vous rencontrez la personne pour faire un clip si vous avez envie de le faire la semaine prochaine. Dans un label, c’est toujours d√©licat: l’id√©e doit √™tre valid√©e, on revient sur le sc√©nario, et des fois on passe plus de temps √† d√©fendre une id√©e qu’√† la faire.

Guitare et synthés: Axel Bauer, entre rock et électro
SB: Si vous deviez partir seul sur une √ģle d√©serte et emporter une guitare et un ampli, que prendriez-vous?

AB: C’est plus original qu’un disque, plus facile √† choisir (rires) !
Je peux faire du bruit sur une √ģle d√©serte, donc je prendrais mon vieux Marshall JMP ‚Ķ et ma Stratocaster s√©rie L, tout ab√ģm√©e, en bois, mais qui sonne toujours bien.

SB: C’est important, le rapport √† l’instrument? Cela vous aide dans une composition? Est-ce que c’est quelque chose qui peut √™tre √† la base d’un morceau par exemple?

AB: Ah oui, totalement. Quand vous faites l’acquisition d’un nouvel instrument, √ßa veut dire un nouveau son, de nouvelles id√©es aussi. On ne joue pas de la m√™me fa√ßon selon les guitares. Il y a des choses qu’on peut faire avec telle guitare et d’autres pas. Cela veut dire aussi de la musique diff√©rente.

SB: Vous composez principalement à la guitare?

AB: Non, en fait, je travaille parfois avec des synth√©s, des guitares, je m√©lange, m√™me √† la guitare j’ai des sons tr√®s « bruitistes » par moments. Comme c’est l’instrument que je connais le mieux, je me dis qu’√† la fin, quand le morceau est fait, je dois pouvoir le faire dans son plus simple appareil, avec un seul instrument. Pour moi, c’est la base d’un truc pas trop mal foutu. S’il faut trop d’instruments pour restituer la chose, ce n’est pas pour moi. Mais par contre, c’est agr√©able, on a plein d’outils. Je suis assez sensible aux sons nouveaux. J’√©coute aussi de l’√©lectro.

SB: On sent dans votre parcours musical, dans vos albums, ce c√īt√© √©lectro d√®s le d√©but. Je pense que « Cargo de nuit » √©tait au d√©part du bidouillage de home-studio.¬†

AB: Oui. Beaucoup de synthés, des séquences, des choses assez régulières, mécaniques.

SB: Vu d’ici, en Belgique, vous apparaissez dans le panth√©on des rockeurs fran√ßais. Vous comptez parmi les grandes personnes qui font partie du monde rock, et en m√™me temps vous avez ce c√īt√© √©lectro, qu’on va ressentir dans tous les albums, peut-√™tre plus au d√©but, un peu moins maintenant.¬† Vous √™tes un peu plus assagi, dans le dernier album, entre autres. Je vais prendre un Bertignac, par exemple, je ne sais pas ce qu’il ferait de l’√©lectro. Chez vous, c’est quelque chose de caract√©ristique.

AB: J’aime √ßa, le son neuf. Je suis quand m√™me un peu hybride. J’ai √©cout√© beaucoup de musique classique. J’ai pris des cours aussi de musique contemporaine et √©lectro-acoustique, avec Yannis Zenakis, qui √©tait un math√©maticien qui faisait de la musique, qui est tr√®s connu. Donc, tr√®s jeune, √† 17 ans, je travaillais d√©j√† avec des sons d’ordinateur, des timbres, j’ai travaill√© √† l’Ircam avec Boulez. J’ai toujours √©t√© nourri de plein d’influences diverses. Les harmonies de la musique classique, le c√īt√© bruitiste de la musique contemporaine. D√©j√† en 1980, on donnait des cours √† Jussieu. Et Il y avait d√©j√† des s√©quenceurs qui tournaient, c’√©tait d√©j√† tr√®s moderne √† l’√©poque, dans cette approche.
J’ai plus l’impression d’√™tre compris et en phase aujourd’hui que je ne l’√©tais √† l’√©poque. M√™me avec « Cargo », c’√©tait un peu pr√©curseur dans le son. Il y avait ce m√©lange-l√†. Alors que maintenant, quand j’√©coute certaines choses √©lectro, c’est exactement ce que je voulais faire. Ils font en mieux ce qu’on essayait de faire avec les outils qu’on avait √† l’√©poque.

New Wave…
SB: Cela n√©cessitait peut-√™tre √† l’√©poque d’√™tre dans un certain savoir, pouvoir utiliser ces synth√©s qui √©taient tr√®s compliqu√©s. Maintenant, le home-studio, tout le monde peut le t√©l√©charger, on peut acheter « Logic Pro » pour 150 euros sur l’Apple Store. Il suffit d’avoir un clavier ma√ģtre, on chipote et on arrive √† quelque chose. L’√©lectro s’est d√©mocratis√©. C’est peut-√™tre un aspect positif du num√©rique et de tous ces home-studios qu’on peut se monter pour pas cher. Je ne dis pas non plus que la qualit√© est g√©niale. Mais c’est vrai que vous √™tes un pr√©curseur. Vous avez amen√© quelque chose √† l’√©poque de la new wave. Il y avait un son particulier √† l’√©poque.

AB: Je n’√©tais pas tout seul. Il y avait Indochine, les Rita Mitsouko. On √©tait toute une bande. Et d’autres moins connus: Jacno. Il y avait plein de groupes. On se retrouvait tous les soirs dans un club qui s’appelait le « Rose Bonbon » √† l’√©poque. On buvait des bi√®res, on discutait. On √©tait tr√®s conceptuels. On voulait inventer de nouvelles musiques. Le punk venait de se terminer. On sortait du rock progressif, du psych√©d√©lisme. Il y avait toujours des courants qui arrivaient. Le hard rock, puis il y a eu un retour au rockabilly. Et nous, on arrivait et on disait que c’√©tait « new wave ». On n’utilisait plus de disto √† l’√©poque sur les guitares. Par contre, on mettait du phasing, du flanger, etc. C’est cela qui a donn√© un son. On a oblig√© les batteurs √† jouer beaucoup plus comme des bo√ģtes √† rythme, des tempos reguliers.

SB: En m√™me temps, vous √™tes revenu avec du gros son « Marshall », comme dans ‘Mens moi », « Alligator », o√Ļ on sent que √ßa d√©coiffe ! Vous √™tes pass√© par toutes ces phases-l√†, et puis vous √™tes revenu aux racines.

AB: En fait, √† cette p√©riode-l√†, parmi les gens que je c√ītoyais, il y avait aussi toute une attitude tr√®s snob, « Berlin », etc.¬† Tr√®s new wave, assez agressive, ce qui est un peu normal quand on vient d’inventer quelque chose. Et puis, quand on a 20 ans, c’est le rejet total du pass√©.
Mais j’ai beaucoup flash√©, comme tous les guitaristes, sur des gens comme Hendrix. J’avais m√™me un peu honte de dire que j’aimais encore Led Zeppelin, et non New Order ou The Cure.¬† A un moment donn√©, les trucs qu’on a aim√©s, √ßa revient.
Dans les ann√©es 1990, j’ai eu tout √† coup un ras le bol de tout √ßa.¬† Je viens d’un truc « brut de pomme », de trios rock o√Ļ √ßa joue, o√Ļ on joue bien de la guitare, parce que la plupart des gars qu’on voyait, ne savaient pas jouer de la guitare ! Il leur fallait travailler le son, les doigts ne suivaient pas !
Je suis le produit de ces influences-l√†. M√™me « Alligator »: c’est tr√®s rock, mais tr√®s rigoureux ! C’est du 7 temps, ce serait plus du m√©tal d’ailleurs dans l’approche que du rock classique !

SB: Oui, on sent cela. L’intro de « Mens-moi » est magnifique ! Cette fa√ßon dont √ßa √©clate. Vous avez¬† beaucoup de morceaux de cet ordre-l√†, on sent que vous √™tes un rockeur dans l’√Ęme. On sent que le fond, c’est du rock: « Guitare ! On se branche et on y va ».

AB: Oui, j’essaie de le faire moins maintenant, mais on ne change pas.
Le premier concert que j’ai vu, c’√©tait les Who. A 14 ans: cela marque ! Quand vous avez les Who en face de vous, vous avez une grosse question. On ne comprends pas comment on fait de la musique comme √ßa. On se dit: moi, je joue avec mon groupe et √ßa ne sonne pas comme √ßa ! On se dit qu’il faut mettre plus d’√©nergie. On ne sait pas. On ne comprend pas ! Alors, c’est un peu dans tout, dans la compo, un m√©lange de trucs. Mais oui, les Who m’ont influenc√©. Tout le monde √©tait un peu dans cette √©nergie quand j’avais 15 ans. Apr√®s, j’ai √©t√© voir Led Zeppelin, et m√™me s’il y avait des plages plus calmes, des ballades, Led Zep, c’est beaucoup d’√©nergie !

SB: Cette √©nergie-l√†, vous la ressentez encore actuellement?¬† Le matin, quand vous vous mettez √† travailler, dans la compo, est-ce que √ßa ressort naturellement?¬† Ou est-ce que vous vous dites: « je me calme, je suis dans la cinquantaine, j’ai d’autres choses √† exprimer » ?

AB: Je n’ai pas l’impression de me calmer avec la GAM (Guilde des artistes de la Musique), parce que je me mets en risque aussi, ce n’est pas non plus de tout repos la GAM. C’est assez rock and roll !

France ‚Äď Belgique ?
SB: Un peu √† l’image de votre vie. Vous avez fait beaucoup de choses. Vous √™tes l’homme de trois grands succ√®s (un succ√®s tous les 10 ans). Et puis, √† certains moments, on ne sait pas o√Ļ vous √™tes.¬† Aujourd’hui, vous √™tes en Belgique. C’est rare Axel Bauer en Belgique !

AB: Oui, on n’avait pas jou√© beaucoup sur l’album pr√©c√©dent.¬† On a d√Ľ faire une ou deux dates. M√™me si j’ai d√Ľ faire Spa quand m√™me, j’ai d√Ľ le faire 5 fois, donc je suis venu quand m√™me assez souvent, mais jamais √† Namur: c’est la premi√®re fois.¬† Ce n’est pas une envie de ma part de ne pas tourner l√† ou ailleurs, ce sont les circonstances.

SB: La Belgique représente-t-elle quelque chose de particulier pour vous? Ou est-ce une étape comme les autres?

AB: Comme tout Fran√ßais, j’adore la Belgique !

SB: On se demande toujours pourquoi (rires). On est toujours √©tonn√©s de voir la fa√ßon dont, vous, les Fran√ßais, voyez les choses. Qu’est-ce qu’on a de plus, de moins ou de diff√©rent? Je sais qu’en Flandre, l’accueil serait assez « froid »‚Ķ

AB: D√©j√†, c’est plus chaleureux. Et notamment, quand on vient faire la promo, quand on fait des interviews, on ne sent pas le c√īt√© qui peut √™tre retors par moments en France: quelqu’un qui vous regarde et qui va vous poser des questions sur votre album. Et on sent que la personne a en t√™te le fait de vouloir vous casser. On est un peu plus sur la d√©fensive. Alors qu’en g√©n√©ral, les journalistes belges viennent voir quelqu’un quand ils l’aiment bien, sinon, ils ne viennent pas.
Ensuite, je pense aussi que vous √™tes √† la crois√©e des chemins, de plusieurs pays. Du coup, vous √™tes sensibles aussi √† la musique am√©ricaine, √† tout style de musique. La Belgique est souvent une sorte de vivier d’artistes cr√©atifs. Il n’y a pas de groupe comme dEUS par exemple en France, il n’y a pas cet alliage d’une chose tr√®s chiad√©e, vachement bien et super cr√©atif et d’un niveau international. En France, vous avez parfois un groupe qui est bien mais pas la production. Donc, c’est assez rare d’avoir √ßa, √† un tel niveau. Vous √™tes un plus petit pays et malgr√© tout vous avez un dEUS d√©j√†, c’est pas mal.

SB: On est peut-√™tre oblig√©s de sortir de nos petites fronti√®res. Ici, un artiste francophone en Wallonie va toucher 4.500.000 personnes au mieux; s’il n’est pas dans les radios d’√©tat, la RTBF, il a beaucoup de difficult√©s √† se faire entendre. Ou alors, il est vraiment dans du « mainstream », mais on sait qu’il fera un an √† ce moment-l√†. Ce n’est pas √©vident, il faut se battre.

AB: Le FACIR, en Belgique, a organis√© les √©tats g√©n√©raux de la musique. Ils invitaient des labels, des radios.¬† On √©tait invit√©s par eux pour travailler et parmi les gens qui √©taient dans l’assembl√©e, il y avait des gens tr√®s virulents avec les Fran√ßais en disant: « ils viennent bouffer notre business, squatter nos zones radio ». En France, nous avons un syst√®me de protection qu’on appelle les quotas; les radios sont oblig√©es de passer un certain pourcentage, 40 ou 50%, de musique fran√ßaise. En Belgique, vous n’avez pas de quotas, ou alors 4%. Vous n’avez aucune protection de vos artistes alors que normalement, il devrait √™tre act√© que la production √† la radio belge devrait passer au moins repr√©senter 40 ou 50% d’artistes belges.

SB: On a des radios qui le font. Par exemple, le service public avec Pure Fm ou Classic 21. Ils vont vraiment se donner une mission, mais cela vient d’eux, c’est le directeur de la radio qui va promouvoir les artistes francophones et belges.

AB: Cela dit, vous envahissez bien la France avec Johnny Hallyday, Stromae. C’est vrai que vous √™tes dans un pays o√Ļ l’esp√©rance du disque d’or, je crois qu’en Belgique, √† une √©poque, cela a d√Ľ √™tre 50.000 alors qu’aujourd’hui, c’est 10.000. J’ai vendu 1000 disques en Belgique, chez PIAS, et l√† ils sont tr√®s contents ! Je ne sais pas combien vous √™tes en Belgique francophone, +/- 4,5 millions, en France, nous sommes 60 millions, c’est normal que les chiffres de ventes soient multipli√©s.

« Maintenant tu es seul »: l’autobiographie.
SB: Une autobiographie √† 50 ans, ce n’est pas un peu jeune ? Il vous reste plein de choses √† vivre et √† faire‚Ķ Statistiquement, vous avez encore un beau laps de temps devant vous.

AB: C’est une d√©cision que j’ai prise. D’abord, cela ne s’est pas fait comme √ßa. J’ai fait une rencontre avec l’√©diteur qui m’a demand√© si je ne voulais pas √©crire un livre. Je lui ai dit exactement la m√™me chose que vous, j’avais m√™me 46 ou 47 ans √† l’√©poque et je me disais que √ßa n’avait pas d’int√©r√™t. Il m’a r√©pondu que si: l’histoire que je lui avais racont√©e l√† √©tait g√©niale, le truc que j’avais v√©cu l√†, c’√©tait super, que √ßa int√©ressait beaucoup de monde ! J’√©tais un peu en r√©sistance avec √ßa.
Je me suis pr√™t√© √† l’exercice de le faire chez moi, c’est-√†-dire d’√©crire un ou deux souvenirs et c’est l’exercice de l’√©criture qui m’a mis dans le liant. Et je me suis rendu compte que, comme on ne r√©fl√©chit pas toujours √† son pass√©, je ne mettais pas les √©v√©nements dans les bonnes cases. J’avais l’impression que telle chose s’√©tait pass√©e √† tel moment, alors qu’en fait non. Donc, c’√©tait int√©ressant pour moi de faire un peu un bilan et de revivre dans l’√©criture ce que j’avais ressenti √† l’√©poque. Par exemple, √† l’√©poque de « Cargo », quand j’ai commenc√©. Je me suis rendu compte, en l’√©crivant, que mon ressenti √©tait diff√©rent du souvenir que j’en avais.
C’est √ßa qui est int√©ressant avec l’√©criture. On croit que telle chose est super importante alors qu’en fait, ce petit truc, cela vous a beaucoup plus marqu√© et je me suis dit √† un moment que cela faisait un bon liant. Vous m’avez dit, tout √† l’heure, que j’arrivais et puis que je disparaissais. Je me suis dit, au moins, ce bouquin servira aussi peut-√™tre aux gens qui se posent la question de savoir ce que je faisais pendant 7 ans.

EB: Oui, c’est vrai, il y a l’√©pisode du Sahara, ou alors lorsque vous vivez dans une maison sans chauffage, dans une cave m√™me ! On d√©couvre l√† un homme tr√®s diff√©rent.¬†
D’ailleurs, dans vos textes, votre √©criture est un peu « tortur√©e ». Il y a beaucoup de morceaux ¬†sur le probl√®me de la garde des enfants, on sent qu’il y a une souffrance en vous, ce qui est un fil tout au long des albums. Il y a par contre beaucoup plus de s√©r√©nit√© sur le dernier album. Cela se sent dans la fa√ßon de l’interpr√©ter. C’est un album plus calme, tr√®s bien dos√©.¬†
Gr√Ęce √† l’autobiographie, on d√©couvre le personnage, on voit aussi que vous √™tes « multifacettes ». On d√©couvre que vous avez touch√© √† tout alors que le rapport que nous avons √† l’artiste, c’est la musique. Pour le public, vous √™tes uniquement musicien. Alors qu’en fait, non: vous avez √©t√© acteur, √©crivain‚Ķ

AB: J’avais envie de faire plein de choses, en fait. Je ne voulais pas faire une seule chose.

SB: Justement, dans votre autobiographie, il y a un passage qui m’a fait beaucoup rire, c’est quand vous imitez un animal avant de monter sur sc√®ne. Vous le faites encore?

AB: Je ne le fais pas avec eux. On le faisait avec Laurent Griffon et Mathieu Rabatet (?) ¬†durant ma premi√®re tourn√©e. En fait, ce sont des techniques d’acteurs pour se mettre dans la peau de ce qu’on va faire. On arrivait √† rester des heures dans la peau d’un animal, on s’enfermait dans la loge et juste avant de monter sur sc√®ne, on frappait √† la porte. C’√©tait tr√®s dr√īle parce qu’on √©tait vraiment dans cette concentration.

SB: Vous avez le trac ?

AB: C’est diff√©rent √† chaque fois. Souvent, je suis abattu, comme si je n’avais pas d’√©nergie. Quand je me rends compte que je vais monter sur sc√®ne, deux ou trois heures avant, j’ai une esp√®ce de chape de plomb qui arrive, j’ai l’impression que je ne vais pas pouvoir y aller, que je ne suis pas en forme, etc. Et 5 minutes avant, il y a une esp√®ce d’√©nergie, d’adr√©naline qui prend, tout se bouscule, un peu une peur d’y aller mais en m√™me temps, il faut y aller, donc je me raisonne.¬† C’est plut√īt cet abattement.
Souvent, quand vous faites des interviews, les journalistes vous demandent si vous avez visit√© la ville, etc. Non, puisque lorsqu’on arrive, on fait la balance, on sort √† 16h et en g√©n√©ral, apr√®s, je n’ai qu’une envie, c’est d’aller me coucher, je suis √©puis√© par l’id√©e de monter sur sc√®ne. Je peux avoir le trac aussi, √ßa d√©pend des circonstances, ce n’est pas syst√©matique.

L’avenir – les combats futurs
SB: Vous avez fondé une guilde des artistes de la musique (GAM). Est-ce une sorte de syndicat ?

AB: Il y a un c√īt√© politique, mais pas syndical. C’est comme un lobby. On s’est rendu compte que les artistes n’avaient pas de voix collective. Cela existait en Angleterre (FAC), regroupant Pink Floyd, Radiohead, Blur‚Ķ . Ils s’√©taient mis ensemble, pour peser politiquement, m√©diatiquement, et aussi dans les n√©gociations avec les soci√©t√©s de gestion collective, etc‚Ķ En tous cas, pour pouvoir dire « avec √ßa, on n’est pas d’accord » !
Comme on est dans un monde qui est en train de se transformer totalement, on passe du march√© physique au march√© num√©rique, il se passe beaucoup de choses. Les Su√©dois, qui ont import√© le mod√®le du streaming attaquent Universal, etc‚Ķ Certains artistes (Tom Yorke, des fran√ßais,‚Ķ) ne donnent pas leur catalogue en streaming √† cause des revenus. Il y a des soucis de transparence. « Num√©rique: 120 euros », dans une major, on ne sait pas ce que c’est !
Les artistes ont souhait√© se responsabiliser, se regrouper au sein de cette guilde. On est 150 artistes, pas mal sont connus. Il y a la m√™me chose en Belgique o√Ļ on a √©t√© invit√©s au FACIR. Aux Etats-Unis, il y a « Coalition of content ». C’est une sorte d’id√©e qui est dans l’air.
La Sacem a publi√© une √©tudie, sorte de livre blanc, qui montre que la musique, c’est 71 milliards en France, si on prend les fabriquants d’instruments, et ceux qui vivent de la musique. C’est toute une √©conomie. Face √† Google, etc, la culture devient un peu le parent pauvre. En fait, la culture, c’est 8 millions d’emplois en France. La GAM soutient cette action de montrer que la musique, c’est la culture, en impliquant toutes les productions culturelles: cin√©ma, livre, etc‚Ķ Et tout √ßa est tr√®s cr√©ateur d’emploi.

SB: Vous √™tes optimiste pour l’avenir? En mati√®re de musique. Par exemple, au niveau du t√©l√©chargement, du num√©rique, qui fait que la musique se d√©mat√©rialise d’une certaine fa√ßon. Il y a quand m√™me toujours des gens qui jouent, mais en m√™me temps, il y a une √©conomie qui √©chappe √† l’artiste par ce t√©l√©chargement ill√©gal, qui devient chez les jeunes, presque une √©vidence. Cela ne leur vient m√™me plus √† l’id√©e de payer !

AB: Si vous √™tes en contrat d’artiste avec une major, vous touchez entre 10 et 12%. Grosso modo, il faut que vous fassiez 1 million de streams, vous aller gagner 10 mille euros. C’est comme de la gratuit√© aussi. Entre le piratage et m√™me la vente d’albums en num√©rique, je pourrais vous d√©montrer qu’un artiste qui est en contrat d’artiste et qui vend un album sign√© en Belgique ou en France avec une major, et qui vend un album aux Etats-Unis, alors que l’album est vendu au prix de 9,99, l’artiste va seulement toucher un centime.
Effectivement, il  y a un problème. On passe dans un marché de la gratuité. Mais que ce soit en contrat ou en téléchargement illicite, on ne gagne pas beaucoup plus. Le problème des revenus et de la façon dont on fait de la musique, par exemple, ici (sur scène) vous en avez pour environ 30 ou 40 milles euros de matériel. Donc, un jeune groupe qui démarre, comment peut-il se payer cela?
Par exemple, grosso modo, si vous allez dans un studio, il faut bien que le type qui a mont√© le studio le rentabilise. Chaque machine, chaque ampli, s’il est de bonne qualit√©, c’est 2, 3 voire 4 milliers d’ euros.¬† Pour faire un enregistrement, il faut bien un certain nombre d’√©quipement, les micros, etc, cela co√Ľte de l’argent. Si au final il n’y a plus d’√©conomie, il n’est plus possible de fonctionner comme √ßa.
Vous me demandez si je suis optimiste. Je suis d’un naturel optimiste, j’ai tendance √† penser que nous sommes dans une phase de transition et qu’√† un moment donn√©, des choses vont se mettre en place, mais il y a une donne qui est en train de changer compl√®tement, c’est vrai.

SB : Cela ne fait pas peur?

AB: C’est tr√®s int√©ressant de voir cette remise en question totale, fondamentale. D’ailleurs, on est l√† pour pousser cette r√©flexion et cette remise en question avec la GAM:
un travail politique, d’action. Maintenant, on est consult√©s par toutes les missions. On agit. On parle avec les producteurs, avec les soci√©t√©s de gestion collective.

Une interview d’Eric Beaujean et Patricia Herens ‚Äď Photos de Natacha Jovenaux.

√Čcrit par Eric Beaujean