Alice Glass au pays des tĂ©nĂšbres Ă  l’AB Club

Petite cure de rappel : Alice Glass, c’est l’ancienne chanteuse ultra-charismatique du tumultueux duo Ă©lectro-noise Crystal Castles. Duo dont les prestations scĂ©niques ne laissĂšrent jamais personne indiffĂ©rent. En 2014 elle quittait avec fracas Crystal Castles pour voler de ses propres ailes. Ce dimanche deux juin la voici de retour en Belgique pour un premier concert en solo Ă  l’Ancienne Belgique, dans le Club. Retour sur cette soirĂ©e entre stroboscopes et obscuritĂ©.

C’est vers 20h15 et devant une salle Ă  moitiĂ© remplie tout au plus, soit une centaine de personne, que les lumiĂšres s’éteignent une premiĂšre fois pour laisser place au duo Ă©lectro belge de Monomono : deux filles qui bidouillent avec tact et maĂźtrise toute une sĂ©rie d’ordinateurs et de paddles de programmations. Elles envoient une sombre techno lente et lourde, lĂ©gĂšrement planante. Rien de bien rĂ©volutionnaire jusque lĂ . Sauf qu’une des deux joue Ă©galement du violon. Violon qui vient s’imbriquer sur leur son, tantĂŽt avec sa fonction premiĂšre de violon, tantĂŽt pour en extraire des sons, des rythmes et des mĂ©lodies plus ou moins distordues. Mention spĂ©ciale au dernier morceau oĂč leurs voix viennent se mĂȘler aux boucles Ă©lectroniques dans des sons qui sont perdus quelque part entre une lĂ©gĂšre dĂ©mence plaintive et l’expression suflureuse d’une jouissance physique et sexuelle. Ambiance gentiment glauque et malsaine, sans ĂȘtre “too much” non plus.

Ensuite l’attente commence, Alice Glass ne perd pas ses habitudes de l’époque de Crystal Castles en Ă©tant en retard sur le programme initialement prĂ©vu. Un technicien de l’AB vient ainsi interpeller un membre du staff de la chanteuse pour lui signaler qu’il est plus que temps que le concert ne commence.

C’est finalement vers 21h30 que les lumiĂšres s’éteignent Ă  nouveau. Sur scĂšne, on retrouve une batterie, deux guitares, un tom de batterie et un paddle de programmation. Un type Ă  la chevelure blonde-platine monte sur scĂšne et balance sans mĂ©nagement les premiĂšres dĂ©cibels avec la boucle Ă©lectro-mĂ©tallique du titre “Forgiveness”. Le mec a une dĂ©gaine, des postures et les expressions de son visage et de ses yeux qui feraient flipper n’importe qu’elle petite mamie dans la rue, mĂȘme en plein jour. Vient ensuite s’installer une femme derriĂšre la batterie qui se met Ă  marteler ses fĂ»ts et ses cymbales. Et finalement l’assistance peut exulter lorsqu’Alice Glass monte sur scĂšne : chevelure noire et rouge pĂ©tante, maquillage noir prononcĂ© autour de ses yeux, rouge Ă  lĂšvre noir, bottes noires, mini-jupe noir en cuir Ă  tendance SM, t-shirt noir avec quelques motifs rouges. Le ton est donnĂ©. Elle s’avance sur scĂšne, se baisse, boit quelques gorgĂ©es d’un mystĂ©rieux liquide, pose le verre, lĂšve les yeux vers le public en souriant lĂ©gĂšrement, se relĂšve pour saisir le micro rouge devant elle et attaque les premiĂšres paroles de ce mĂȘme titre “Forgiveness”. Il ne lui faut pas 30 secondes pour descendre de scĂšne et aller se mĂȘler au public, sans pour autant que cela ne dĂ©gĂ©nĂšre en Ă©meute hystĂ©rique comme c’était le cas Ă  l’époque de Crystal Castles. Soyons clairs, le public Ă©tant clairsemĂ©, chacun Ă  l’impression d’ĂȘtre dĂ©jĂ  au plus prĂšs de ce qui se passe, et de s’en satisfaire pleinement. Pour rĂ©sumer et en jetant un rapide coup d’Ɠil, ceux qui sont lĂ  ce soir sont les fans hardcores de la premiĂšre heure.

Avec des morceaux qui excĂšdent trĂšs rarement les 3 minutes et Ă  peine une dizaine de compositions personnelles ça s’enchaĂźnent sans temps mort dans une tempĂȘte de stroboscopes et d’effets sonores sur le micro. De ce cĂŽtĂ© lĂ , un lĂ©ger doute persiste quand Ă  un Ă©ventuel playback Ă  l’un ou l’autre moment. Pour la musique, on a notre guitariste-programmeur aux airs de psychopathe qui vient, en plus, parfois marteler de maniĂšre Ă©pileptique un tom de batterie comme pour se libĂ©rer d’une profonde nĂ©vrose obsessionnelle. Alice quant Ă  elle, se contorsionne, se tord, escalade la batterie, Ă©change de longs regards avec le premier rang tout en attrapant les mains qui se tendent. MĂȘme si la musique que propose Alice aujourd’hui est probablement plus sombre et dure qu’avant, c’est une impression gĂ©nĂ©rale d’épanouissement qui se dĂ©gage de la scĂšne. Alice ne s’éloigne pas Ă©normĂ©ment de ce que proposait et propose encore Crystal Castles, mais dans une veine parfois plus punk ou plus mĂ©lancolique, selon les morceaux. Il y a ainsi quelques beaux habillages sonores qui semblent nous plonger dans des abysses oniriques. Au cours du set, Alice s’autorise Ă  reprendre quelques titres de Crystal Castles : “Alice Practice”, “Celestica” et “Suffocation” notamment. Petite anecdote Ă  ce sujet : les t-shirts vendus au merchandising Ă  l’effigie de la chanteuse reprennent la mĂȘme police que celle de Crystal Castles. Petite provocation bien sentie ?

Le set touche (dĂ©jĂ ) Ă  sa fin avec le monstrueux “Stillbirth” qui fut le premier titre qu’elle sortit en solo en 2014. C’est un assaut de batterie, de guitare et de sons noisys menĂ© par la voix hurlante d’Alice que crachent les enceintes. Sans oublier l’attaque en rĂšgle des stroboscopes. En rappel, elle nous servira, dans un registre plus calme, les titres “Mine” et “Another Life”, ce dernier Ă©tant un inĂ©dit. Le set aura durĂ© une petite heure tout au plus, chacun en aurait bien reprit un peu, mais la prestation d’ensemble aura envoyĂ© du lourd malgrĂ© tout. Alice rĂ©ussit Ă  crĂ©er son propre (sombre) univers, sans renier le passĂ© pour autant.

Écrit par Jean-Yves Damien