GLAUQUE et SÜEÜR électrisent méchamment LES NUITS BOTA

Initialement prévus dans la magnifique salle du Grand Salon au Botanique, ces deux concerts ont été déplacés dans le tout autant magnifique Parc Extérieur du Bota. Le but étant de “tout simplement” respecter les mesures sanitaires actuelles. Ce déménagement a donc eu l’avantage de permettre à plus de spectateurs d’assister à cette soirée. Il est vrai que l’affiche est alléchante : les namurois de GLAUQUE, dont on vous a déjà tant parlé, viennent présenter en live des versions inédites de leur premier EP, en plus de quelques exclus de leur premier album à venir. Ce qui annonce déjà une soirée intense. Et pour compléter ce tableau prometteur, le trio parisien de SÜEÜR vient pour nous présenter son premier album éponyme. Retour sur une soirée où les groupes ont explosé le mur du son et les frontières des genres musicaux pour en faire émerger la quintessence d’une hybridation électrique jubilatoire. Tout ça accompagné d’une météo digne d’un début d’apocalypse.

C’est avec un thermomètre qui flirte tout au plus avec les 10 degrés, un vent bien piquant et un ciel qui s’assombrit dangereusement que SÜEÜR entre en scène à 19H. Les parisiens débarquent à Bruxelles avec leur panel d’influences pouvant paraitre un peu prétentieux et bordélique au premier abord : The Cure, Joy Division, Eminem, Booba, Vald, Death Grips, Ho99o9, XXXTENTACION. Ils poussent même le vice jusqu’à évoquer Brel et Rimbaud. Et pourtant, ces références tiennent la route une fois qu’ils montent sur scène : un bassiste en provenance directe d’un squat de punks-gothiques et de “ravers”, un batteur/programmeur au look relativement neutre et un chanteur qui se pointe sur scène avec son pull à capuche noir solidement vissé sur le crane. Il commence à débiter ses textes, fixant fermement de son regard un poil flippant (le fantôme de Keith Flint de Prodigy semble l’habiter) le public dans les yeux, apportant également une gestuelle assez explicite à ses textes où il est question de sentiments humains et d’une société moderne chancelante.

Il y a un coté théâtral dans tout ça, légèrement décadent mais surtout foutrement excitant. Cet ensemble nous fait penser à un Damien Saez au début de sa carrière, à l’époque d’un “Jeune et con”, avec cet air de dire “je vous balance ce que j’ai à dire tel quel et si ça vous emmêrde je m’en balance”. Comme lors de ce sulfureux épisode des Victoires de la Musique 2001 où Damien Saez est arrivé pour une prestation très électrique face à un public sidéré et médusé.

Les rockers leurs disent qu’ils font du rap et les rappeurs leurs disent qu’ils font du rock. Et effectivement, on ne peut donner tort ou raison à personne au regard de ce qu’on entend et de ce qu’on voit. On a cette sombre basse bien souvent traitée avec violence par son propriétaire, idem pour le batteur qui envoie aussi quelques sonorités plus électro tout aussi sombre mais dansante. Il alterne entre rythmiques lourdes et lentes, presque martiales et des passages carrément électro-punk. Et puis il y a ce chanteur qui évolue entre ce qui pourrait s’apparenter à du slam, à du chant et à des passages où son flow se fait plus incisif, agressif et rapide. Le son est énorme, on le prend dans la face, le lightshow aussi, massif et dense. Ça sent le rock, ça sent la bestialité un peu brutale du rap, ça sent la bière, ça sent le squat, ça sent légèrement la destruction et le vice, ça sent la sueur ! Süeür est l’une de choses les plus excitantes qu’il nous ait été donné de voir et entendre ces derniers temps sur la scène alternative française. Le public semble aussi avoir franchement apprécié ces 40 minutes et le fait savoir avec un enthousiasme bruyant malgré les masques.

Après une “première partie” en forme de grosse claque générale, GLAUQUE va devoir prendre le relais. Il y a un an et demi, le groupe jouait en ouverture de soirée aux Nuits Bota devant un public clairsemén. 18 mois plus tard ils sont de retour mais en tête d’affiche et devant un public dense. Ils viennent présenter ce soir un set dans une configuration inédite, s’appuyant fortement sur leur deuxième EP (“Réécriture”) qui propose une série de versions alternatives du premier EP. La grande nouveauté du soir repose sur un long piano à queue présent sur scène. Et ça commence avec une douceur et un minimalisme extrême pour une version piano-voix du titre “Plane”. Au chant, Louis Lemage, semble presque murmurer le texte, avec sa gestuelle qui se fait alors plus posée qu’à son habitude, dans un halo de lumières blanches enfumées. Une vague de basse douce mais puissante vient s’immiscer pour finir par devenir carrément énorme. Le groupe enchaine ensuite toujours en version “posée” avec les titres “Robot” et “Vivre” dans des versions aux accents de jazz vaporeux et un piano délicieusement tournoyant. Ces versions “débranchées” donne une autre dimension aux textes, plus introspectifs, plus intimes, plus fragiles.

On avoue que ce début de concert est très déconcertant, au regard de ce qu’on a vu juste avant sur scène. Et il y a un risque de perdre une partie du public si le groupe reste dans ce registre “posé” trop longtemps, alors qu’une pluie intermittente se met à tomber et que le public doit composer avec un vent toujours aussi fort. C’était un pari osé que de tenter les concerts en extérieur au mois d’octobre en Belgique. Mais finalement cette météo abrupte participe aussi à l’ambiance de cette soirée.

Mais le groupe enchaine avec deux titres inédits issus de leur futur album. Le son se fait alors beaucoup plus électrique et électronique, Le chant se fait plus nerveux, plus rageux. De quoi permettre au public de se réchauffer. Et la montée en pression s’accentue encore lorsque le groupe envoie l’énorme et très efficace “Vivre”. Louis a été rejoint par Aaron Godefroid au chant. Leur chant devient de plus en plus furieux, Louis se met à arpenter la scène dans tous les sens en répétant inlassablement ces quelques mots : On est tous voués à vivre. La fureur de vivre vue par Glauque s’exprime de manière rageuse et explosive. Le groupe reste dans la même veine énergique avec une version électronique et reconstituée de leur titre “Robot” qui les a fait connaitre auprès du public.

 

Le concert bascule ensuite dans un ton carrément plus agressif avec le titre “Id8”, dans une version techno qui frappe avec dureté et fracas au travers du parc du Botanique où la pluie tombe maintenant sans plus se cacher du tout. Le public se met à danser sur ces rythmes hypnotiques alors que le morceau se prolonge pour le plaisir de tous. Même registre techno et très électrique avec une version en forme de dernière bataille sauvage pour le titre “Plane”. Les jeux de lumières se font plus syncopés, plus sombres. Glauque nous a fait voyagé depuis le début de son set entre le bar de l’hôtel de “Lost In Translation” et une rave party berlinoise. Plusieurs morceaux sont joués dans différentes versions ce soir. Et pourtant, le travail de réécriture auquel le groupe s’est adonné fait qu’on a jamais l’impression d’entendre les mêmes titres.

Ils achèvent leur set avec un autre titre inédit. Celui-ci commence lentement avec un piano très discret et un texte récité presque accapela. Mais Glauque possède un registre musical très large, et le groupe nous emmène aux confins de la musique électronique et d’un post-rock de fin du monde sur ce titre qui s’étire durant dix grosses minutes. Ils reviennent pour un dernier titre en guise de rappel. Le public est resté malgré la météo devenue carrément dégueulasse. Mais cela en valait franchement la peine.

 

Ça nous avait manqué depuis tous ces mois d’assister à des concerts où le son doit forcément et agréablement aller trop fort pour que toute la puissance de la musique puisse se développer et nous faire vibrer physiquement. On en avait un peu marre des concerts “en sourdine” de ces derniers mois, évitant ainsi aux spectateurs de trop s’enthousiasmer et de, par malheur et diablerie, oser se lever de leur chaise, même sans se déplacer . Ce soir tout le monde s’est levé, tout le monde a dansé, tout le monde a crié, mais surtout tout le monde a joué le jeu du respect des règles sanitaires. La pluie, le vent, le froid, l’énergie des groupes, les lightshows dynamiques et la puissance du son ont donné une connotation guerrière à cette soirée. Et cela a été très très loin de nous déplaire. On recommence quand ?

 

Écrit par Jean-Yves Damien