Le génie industriel et artistique de WOODKID au Palais 12

WOODKID, un des artistes les plus singuliers de notre époque était en concert au PALAIS 12 le mardi 26 octobre. Le Lyonnais était déjà passé cet été par Ronquières pour un concert épique mais dont nous n’avions pas pu saisir toutes les nuances en raisons des conditions inhérentes aux festivals (concert commencé avant le coucher du soleil, public turbulent, niveau sonore un peu limité). Nous étions donc repartis de là un peu frustrés, conscients de ne pas avoir pu profiter pleinement de ce que pouvait transmettre ce concert. De report en report, le gigantesque vaisseau interstellaire de WOODKID s’est donc finalement posé à Bruxelles ce mardi 26 octobre 2021. Nous nous sommes donc empressés de nous rendre jusque là avec l’espoir de pouvoir prendre la pleine mesure de la tournée mondiale qui fait suite à la sortie du deuxième album de Woodkid, « S16 ».

La première partie est assurée par AWIR LEON dans un style aux influences électroniques et urbaines. La qualité et la puissance sonore ainsi que le lightshow relativement fourni nous laissent penser que la suite n’en sera que plus riche. Les premières parties doivent en général se « contenter » d’un habillage visuel et d’une puissance sonore moindre. Rien de tout ça ici. Il en résulte un set varié et dynamique qui réussit à capter l’attention et à générer un enthousiasme sincère auprès d’un public qui continue d’arriver dans la salle. Le contrôle du Covid Safe Ticket ralentit en effet fortement l’accès des spectateurs à l’entrée du Palais 12.

Une fois la première partie terminĂ©e, la traditionnelle demi-heure de battement avant le dĂ©but du concert principal ne se dĂ©roule pas comme d’habitude. La scène est en effet dĂ©jĂ  plongĂ©e dans une lĂ©gère obscuritĂ© et une brume rougeâtre. Le fond sonore qui enrobe la salle est celui qui semble provenir d’un sous marin et de son sonar qui rĂ©sonne gravement. De temps Ă  autre quelques murmures et cris fantomatiques s’Ă©chappent des enceintes. La mise en tension est progressive et inconsciente pour les spectateurs.

La lumière diminue enfin de manière progressive jusqu’à plonger complètement la salle dans l’obscurité. Des faisceaux de lumières rouges s’avancent alors sur la scène : ce sont les musiciens de Woodkid qui prennent place. Ils sont vêtus de bleus de travail et arpentent la scène comme si ils arrivaient dans un inquiétant lieu laissé à l’abandon. Le tableau est sombre, froid et brut. Il y a quelque chose de post-industriel dans tout cela. Et pourtant parmi les musiciens de WOODKID, la moitié d’entre-eux ont comme outils de travail des instruments classiques : violons, cuivres, etc. Alors que la section rythmique se veut plus brute et électronique.

Le concert de ce soir sera donc sonore mais aussi visuel. Et quel visuel ! L’entrée en scène du maitre de cérémonie est à couper le souffle sans pour autant avoir besoin d’en faire des tonnes sur cette scène au dispositif très épuré, bien qu’impressionnant : un double écran géant avec une plate-forme intermédiaire, cinq sièges pour les musiciens classiques, la section rythmique et synthétiseurs se situant aux extrémités de la scène. Le public est littéralement aveuglé par des lumières blanches très puissantes, lorsque celle-ci s’éteignent l’écran géant s’allume, envoie une lumière blanche à son tour, la silhouette de Woodkid apparaît, le bras levé et armé de son micro. Les premières notes d’ « Iron » se font entendre. Le public réagit au quart de tour suite à cette entrée en scène massive.

Tout au long du concert, Woodkid va alterner les passages entre le bas de la scène et ce niveau intermédiaire entre les écrans géants. L’ensemble est calibré et millimétré avec un souci du détail auquel on pouvait s’attendre connaissant le bonhomme. Chaque morceau bénéficie d’un habillage visuel identifiable : cyclones de feu et tempêtes spatiales hypnotiques, Imprimante 3D haute-technologie, vaisseau spatial démesuré, images de synthèse de Woodkid transformé en cyborg ou en train de courir en prenant feu sur « Run boy run », carrosserie brute de voiture en cours de production, engins d’extractions de minerais aux dimensions qui dépassent l’entendement humain sur « Goliath », paysages naturels à la pureté rare. Le voyage visuel est complet, varié et déroutant.

Et la musique dans tout ça ? On est dans le même registre de diversité des sonorités. L’alliance entre influences classiques, modernes voir quasi-industrielle se fait sans que les spectateurs ne s’en trouve dérouté. Les roulements mécaniques et sonores viennent ainsi répondre aux nappes et mélodies de violons, et inversement. Ces alliances de styles et de sons font de Woodkid un artiste inclassable. Inclassable mais probablement le moins bordélique du monde, tout étant structuré, ordonné et cohérent.

Cette rigueur et cette discipline n’empĂŞchent pas le concert de devenir complètement sauvage et dĂ©bridĂ© par moment. En effet, «  The Golden Age », le premier album de Woodkid possède Ă  la fois une touche pop et accessible mĂŞlĂ©e Ă  une recherche mĂ©lodique et Ă  une production très affinĂ©e. “S16”, demande plus d’attention de la part de l’auditeur, si celui-ci veut en comprendre l’architecture globale. La majoritĂ© des morceaux s’écarte du schĂ©ma « couplet-refrain » traditionnel. L’apport de ces sonoritĂ©s industrielles et Ă©lectroniques brutes participant Ă  cet effet global. Tous ces Ă©lĂ©ments mĂ©langĂ©s au sein de la setlist donne un relief changeant et jamais lassant Ă  l’ensemble. Cerise sur le gâteau, Pierre LizĂ©e (candidat de la saison 5 de The Voice Belgique) rejoint Woodkid sur scène le temps du titre « In Your Likeness ».

Et que dire du traitement sonore des morceaux : on se croirait au cinéma tellement celui-ci est clair, que chaque instrument peut y être identifié et que par moment le mur du son envoyé en direction du public est carrément hallucinant de puissance. On peut dire merci aux nouvelles technologies de sonorisation qui permettent de ressentir cette puissance sans se faire détruire les tympans. Même lorsque durant un break au milieu d’un morceau, le groupe sur scène envoi une véritable décharge d’infra-basses au pouvoir sismique certain, ce qui aurait fait hurler le voisinage de Forest National. Mais nous sommes au Palais 12, c’est donc morne plaine aux alentours. Comme au cinéma aussi, lorsqu’à la fin du concert les noms de l’ensemble des personnes qui ont travaillé sur la mise en place de cette tournée voient leurs noms défilés sur l’écran géant, tel un générique de fin.

Au milieu de tout ce visuel et de tout ce son, Woodkid réussit malgré tout à exister en tant que chanteur, vêtu de sa combinaison de pilote de chasse. C’est d’ailleurs avec pas mal d’auto-dérision qu’il se compare à Elon Musk. Il n’hésite pas à aller chercher le public pour que celui-ci l’accompagne au rythme des titres qui s’enchainent. Il le fait chanter comme une cathédrale de stade de foot sur « Run Boy Run » avec des postures conquérantes. Le concert s’achève sur ce dernier titre et laisse le Palais 12 dans un état d’allégresse généralisée qui se traduit par un public qui se met à hurler en cœur « waar is da feestje » en quittant joyeusement la salle. On ne s’y attendait pas à celle là.

Pour conclure, Woodkid en live, c’est une grosse production avec d’énormes moyens techniques mais utilisĂ©s avec finesse, Ă©vitant (sans devoir se forcer) le piège de l’overdose d’effets visuels et sonores superflus. Cette approche très rĂ©flĂ©chie du live Ă©tait finalement tout Ă  fait prĂ©visible (mais cela n’a rien de dĂ©cevant) avec un artiste comme Woodkid. Nous nous sommes malgrĂ© tout laissĂ©s ĂŞtre surpris, transportĂ©s, bousculĂ©s, dĂ©routĂ©s, fascinĂ©s et en dĂ©finitive exaltĂ©s par ce qui Ă©tait une expĂ©rience artistique multidisciplinaire et multisensorielle de très haut vol, bien au-delĂ  d’un « simple concert ». Nous avons pu soigneusement archiver notre souvenir mitigĂ© du concert de Ronquières dans notre mĂ©moire pour ne conserver que le souvenir vif de cette Ă©poustouflante soirĂ©e aux airs romanesques et industriels.

WOODKID – PALAIS 12 – 26 octobre 2021

Intro – Iron – Enemy – Pale Yellow – Reactor – Brooklyn – I Love You – Horizons Into Battlegrounds – So Handsome Hello – In Your Likeness – Highway 27 – The Golden Age – On Then And Now – Conquest Of Spaces – Minus Sixty One – Goliath – Run Boy Run

Écrit par Jean-Yves Damien