BILAN 2021 – ACTE 1 : Produit de Belgique

La fin d’année se profile alors que les salles de concerts sont, pour leur toute grande majorité,à nouveau plongées dans le silence. Qui dit fin d’année dit aussi bilans. Et il n’y a pas de raison que SCÈNES BELGES ne jette pas un dernier coup d’œil dans le rétro de 2021 avant d’aborder 2022. 2021 qui aura été une année très contrastée sur le plan musical : une première partie très silencieuse avant un emballement général durant l’été, que ce soit au niveau des sorties ou des concerts. On a même assisté à de copieux embouteillages musicaux et scéniques à la rentrée. Malheureusement la fin d’année se fait à nouveau en mode mineur. 2021 est aussi l’année qui aura vu émerger un problème que pas grand monde n’avait vu venir : la saturation de la capacité de production de l’industrie du disque vinyle. Support qui est devenu aujourd’hui incontournable pour tout artiste qui envisage la sortie physique d’une de ses productions. Il est question de 6 mois d’attente (quand on a de la chance) pour sortir une production sous ce format. Et le marché belge est particulièrement impacté, car en dehors de quelques blockbusters, et donc de plus gros clients pour les fabricants, la liste d’attente semble s’allonger inexorablement pour les autres. Malgré tout, dans ce paysage musical qui n’en finit pas de muter et de se réinventer, pas mal de choses se sont bousculées dans nos oreilles. On vous propose donc aujourd’hui de faire le point sur les artistes belges qui ont, selon nous (et donc de manière tout à fait subjectives), marqué 2021.

Et on commence de manière explosive avec le duo trance-rock de LA JUNGLE qui a sorti un troisième album, “Fall Off The Apex”, aussi sauvage qu’aventureux. Ce duo batterie-guitare/machines a en effet pris le risque de sortir de ses habitudes musicales (pour autant qu’il y en ait un jour eu avec eux) pour se lancer dans un album varié où les sous-genres musicaux se mélangent dans un joyeux pogo psychédélique et survitaminé. Sur cet album on a particulièrement apprécié les titres “Le Jour du Cobra” et l’expérimental mais imparable “The End The Score” qui s’étire sur plus de 14 minutes ! On le rappelle quand même, bien qu’on l’ait déjà suffisamment écrit partout où on le pouvait, mais La Jungle est LE groupe a voir en concert. Chacun de leurs concerts est une performance physique et technique qui se maintient à 110% tout au long du set. Amateur de pogos et autres pas de danses débridés qui s’achèvent dans des flaques de bières et sueur c’est pour vous !

Dans un tout autre registre, il y a LO, un charmant jeune homme qui a sorti “Parades”, son premier EP dans un style qui va se promener quelque part entre rap, slam et chanson française. Tout ça accompagné d’un piano et de pas mal d’arrangements plus électros qui donnent du relief et du volume à ses compositions. Il dépeint le portrait de sa génération : celle qui doit construire sa place dans une société qui part doucement mais sûrement en sucette. On y verra quelques proximités avec les thèmes qui ont fait le succès fulgurant de Fauve, avec une approche peut-être plus brute cependant mais pas moins poétique pour autant. Pour preuve, le titre “Amsterdam” constitue une petite perle en piano-voix où la justesse et la délicatesse se font de temps à autre déborder par une fougue mesurée. Une jolie première concrétisation pour le dernier vainqueur en date du Concours Du F Dans Le Texte.

Dans un registre plus électro, on retrouve le producteur RARI qui a livré deux EP au cours de cette année 2021 : “The Arch” Part 1 et Part 2. Deux sorties uniquement au format digital malheureusement. On a aussi eu l’occasion de le voir cet automne au Botanique et on avait écrit la chose suivante au sujet de sa musique : On est quelque part entre le bal des vampires dans un manoir hanté et la rave party dans un entrepôt désaffecté. Sa musique à quelque chose qui oscille entre ténèbres et lumière, à la frontière d’un fantastique conte onirique. Les amateurs de synthwave et d’autres sonorités un peu sombres, chaudes et dansantes y trouveront un bonheur où l’imaginaire prend toute la place que l’auditeur et le danseur lui accorderont.

Retour vers les guitares et le chant pour la suite avec CHARLES. Elle fait aussi partie de ceux qui ont sorti leur premier EP cette année. L’ancienne gagnante de The Voice Belgique a pris un chemin artistique audacieux au travers des 6 titres de “Falling While Rise”. Audacieux car éloigné des standards habituels des artistes qui émergent par l’intermédiaire de ce genre de tremplin. Normal me direz vous pour cette fan de Muse et Nirvana. On y retrouve pas mal de guitares donc, quelques notes de blues un peu sombre et surtout une voix aux sonorités singulières. Malgré un contexte Covid qui ne facilite pas la tâche, elle aura pas mal tourné durant cette année, avec notamment un concert enflammé cet été à Ronquières, quelques heures avant que la tornade Manneskin ne viennent tout défoncer.

On continue avec une autre femme à l’identité musicale bien affirmée mais dans un registre plus posé, alliant douceur et puissance malgré tout. On vous parle ici d’OZYA qui a sorti un très bel album nommé “The Armour”. 8 titres derrière lesquels on retrouve le producteur de London Grammar, soit la certitude de mettre une matière musicale élégante et de qualité dans vos oreilles. Sa voix ne vous laissera pas indifférent si le timbre d’une Typh Barrow ou d’une Annie Lenox éveillent en vous quelques émotions. Après une carrière déjà bien ancrée et couronnée de pas mal de succès mais plus à l’ombre des projecteurs, elle a fait le choix de passer dans la lumière pour proposer cette première pièce aérienne et chaleureuse à souhait.

Retour vers des chemins aventureux et un peu sauvage avec les derniers vainqueurs du Concours Circuit. Les 4 gaillards de TUKAN qui proposent une joyeuse potion magique à base de jazz et d’électro avec une justesse explosive. Impossible de ne pas danser face à la chaleureuse générosité du band. Après avoir suscité la curiosité auprès du public, c’est un enthousiasme généralisé qui s’est manifesté lors de chacun de leurs concerts cette année. Un groupe à voir en live dans une version du monde d’avant pour laisser les ondes et vibrations sonores bien abondantes et audacieuses vous toucher là où il faut et vous faire danser.

Il aurait aussi été injuste de passer sous silence le joli décollage effectué par DORIA D. La Néo-Louvaniste a sorti cette année “Dépendance”, son premier EP . Une production aux accents de de pop francophone. La jeune chanteuse a réalisé un joli hold-up en termes de chiffres de streaming au cours de cette année. Le titre éponyme a déjà pas mal tourné en radio, suivi par sa reprise de “Jeune et Con” de Saez. “Sur Ma Tombe” suit doucement le même chemin, avec son refrain rythmé et efficace. On a aussi commencé à voir une fan-base se créer et reprendre en cœur les paroles de ses chansons lors de ses concerts. Doria D a été aussi choisie par Spotify pour représenter la playlist Equal du mois de juillet. Playlist dont l’objectif est de pallier à la sous-représentation des femmes dans l’industrie musicale. Affaire à suivre.

Bien qu’il n’ait pas sorti d’album cette année, le rappeur bruxellois SCYLLA a lâché deux titres au cours de cette année : “Chanson d’Amour” et “Mémoire Vive. Loin de l’image un peu bling bling trop souvent associée au milieu du rap actuel, il trace sa carrière au travers de compositions et de textes dont la poésie brute est pleinement assumée. Sa voix rauque lui donne des airs de gros malabars, mais ses textes délivrent toute la beauté sombre et sensible de son regard sur le monde et sur sa propre vie. Après plusieurs collaborations avec le pianiste Sofiane Pamart, Scylla continue à explorer des instrus à bases d’instruments classiques, de pianos et de cordes. Il a égalemnt rempli l’Ancienne Belgique à la rentrée. Scylla n’est pas la révélation de l’année 2021, mais il a confirmé une fois encore son statut de chef de file du rap belge francophone !

Direction les méandres du post-métal pour la suite avec TARS et leur album “90% of Honesty”. Le commandant de bord Damien Polfliet et l’ensemble de l’équipage ont le plaisir de vous accueillir à bord de cet album très ambitieux. Interstellar est le livre de chevet de Damien Polfliet, fier commandant de ce vaisseau musical. Comme Christopher Nolan , le réalisateur d’ Interstellar, on retrouve la même volonté d’insuffler à cette œuvre plusieurs niveaux d’écoute. S’étant entouré de musiciens à la hauteur de son projet, ce dernier a enfin pu décoller sur les scènes, pour des versions “live”, nous permettant d’absorber les sons, les énergies et émotions que cet album nous transmet de façon graduelle, pour atteindre son orbite sonore, qui nous laisse en état d’ EMI, expérience musicale intense… Sur “90 % of Honesty, les morceaux s’enchaînent, s’enlacent pour constituer l’ADN de cette invitation à la réflexion, la contemplation, à l’auto-analyse, et des morceaux comme “Gravity”, “Endurance” ou “Dr Mann” y contribuent…Et cela laisse des traces, on en redemande.On espère que le commandant du vaisseau TARS gardera le même cap pour ses prochains voyages.

Changement de cap radical avec FUNKY FOOL, nouveau talent, qui porte avec fierté l’essor noir-jaune-rouge de la musique électronique. Son premier EP “Continuum” a été largement diffusé en radio notamment avec le titre “Sad Summer” ou encore “Best Mistake”. Et on comprend pourquoi ! L’EP est ultra solaire, teinté de good vibes et de voix enivrantes sur une production aussi électronique qu’électrique. Déjà présent sur les ondes avec son single ‘Break my heart’, et bien ancré dans le label Found Frequencies, le DJ-producteur made in Belgium gravit les échelons avec brio, et apprend les rouages du métier à la bonne école, avec Lost Frequencies.

Et pour finir, impossible de ne pas évoquer le retour des deux plus gros vendeurs de disques et de places de concerts que compte la Belgique. ANGÈLE (ça s’était attendu) et STROMAE (ça ce l’était beaucoup moins) ont tous les deux affolés les réseaux sociaux et les conférences de rédaction des médias du pays et de l’étranger. Bien que de nombreuses chansons ont déjà été écrites pour exprimer tout l’amour de leurs auteurs à la capitale, Angèle l’a fait dans un registre très personnel, en français et en flamand avec “Bruxelles je t’aime”. Stromae a quant à lui rendu un de plus beaux hommages à tous ceux dont le quotidien n’est pas toujours rose et pour qui les galères sont parfois la norme. “Santé” est un titre au texte fort dont l’identité musicale est (peut-être trop) directement reconnaissable, au risque d’en avoir un peu déçu certains. Mais comment aurait-il pu en être autrement suite au raz-de-marée hystérique de “Racine Carrée” et au long silence radio qui a suivi ? La suite des hostilités est prévue pour l’année prochaine. Santé et vivement 2022 !

Écrit par Jean-Yves Damien