LES NUITS BOTA 2022 – Les ombres prennent le pouvoir

Concert initialement prĂ©vu Ă  l’automne 2021 et dĂ©jĂ  annoncĂ© complet Ă  l’Ă©poque, c’est finalement dans le cadre des Nuits Botanique que IC3PEAK, le duo moscovite le plus dark et engagĂ© de la scène alternative de ces dernières annĂ©es, s’est produit. N’hĂ©sitant pas Ă  se positionner politiquement de manière explicite dans un pays oĂą la libertĂ© d’expression est remise en question sans dĂ©tour, c’est dans un contexte gĂ©opolitique très particulier que ce concert Ă©tait programmĂ© ce samedi soir Ă  l’Orangerie du Botanique. Inutile de preciser que, jusqu’au dernier moment, on s’est posĂ© la question de savoir si le concert serait bien maintenu. Mais ce fut le cas. Alors place Ă  la musique avec une programmation qui sentait les influences venues de l’Est.

C’est le producteur russe KETA CAVIAR qui entame la soirĂ©e avec un set complètement barrĂ© entre noise, sonoritĂ©s industrielles et autres sons triturĂ©s dans les sombres trĂ©fonds des machines et consoles sonores. Pas vraiment de quoi danser ou installer une rythmique linĂ©aire mais de quoi vivre une expĂ©rience sonore singulière et tourmentĂ©e a la technicitĂ© irrĂ©prochable. Le gaillard est en short et trose nu sur scène avec un bas-collant blanc lui recouvrant le visage. Une entrĂ©e en matière tout Ă  propos pour le reste de la soirĂ©e.

Place ensuite Ă  DYCE : l’artiste est Belge mais chante en russe, sa langue d’origine. Il propose un mĂ©lange de trap aux accents de hip-hop qui donne un caractère hybride Ă  sa musique. Les influences se mĂ©langent et le fait qu’il chante en russe sonne particulièrement Ă©trangement Ă  notre oreille peu familière de ce genre de sonoritĂ©s et, avouons-le, plus conditionnĂ©e Ă  quelques clichĂ©s sur la musique russe. Mais la musique n’a pas de frontières et les styles se croisent dans un ensemble entraĂ®nant et emprunt de pas mal de sensualitĂ© avec quelques ballades doucement torturĂ©es qui nous inspirent les images d’une nuit d’amour Ă  Saint-Petersburg, avec un piano et une guitare traditionnelle bien placĂ©s. Son titre “Race” qui l’a fait connaĂ®tre en Russie suscite pas mal d’enthousiasme dans le public. On regrette l’absence de musiciens et le fait que l’ensemble des titres soient jouĂ©s avec des bandes sonores.

Une chose est certaine : lorsqu’il s’agit de styles musicaux tournĂ©s vers l’obscuritĂ©, nos compatriotes nĂ©erlandophones sont bien plus branchĂ©s sur le sujet que les francophones. Ce constat nous le faisons Ă  chaque concert se dĂ©roulant Ă  Bruxelles, terrain de jeu favori du public francophone le reste du temps. Et ce soir c’est encore le cas bien qu’il y ait aussi une grande part de russophones dans la salle. Les premiers rangs sont serrĂ©s et ça joue des coudes pour ĂŞtre au plus près de la scène et accueillir ICEPEAK. 20 minutes avant le dĂ©but du set, l’Orangerie se trouve plongĂ©e dans l’obscuritĂ© totale et commence alors l’attente au son d’une intro en forme de boucle sonore tournoyante et inquiĂ©tante, presque suffocante. Des respirations qui se transforment ensuite en sanglots se font entendre dans les enceintes avec pour effet de faire hurler le public. Ambiance ambiance.

Le duo entre donc sur scène dans ce contexte : elle, Anastacia, est vĂŞtue d’un pull Ă  capuche qui laisse dĂ©passer sa très longue tresse de cheveux. Son visage est maquillĂ© de noir avec un cĂ´tĂ© fantastique mais Ă©lĂ©gant, vampirique. Lui, Nikolai, de part son look, fait sortir de sa tombe Keith Flint de Prodigy avec sa coiffure de punk et ses airs de clowns tout droit sorti d’un film d’horreur un peu malsain. En fond de scène on trouve 6 Ă©crans qui diffusent des images prises par des camĂ©ras disposĂ©es sur la scène. Au bout du premier titre, Anastacia prend la parole pour expliquer que le groupe est russe mais s’oppose Ă  la guerre en Ukraine et aux agissements du Gouvernement Russe dans ce cadre. Un peu plus tard durant le concert, les Ă©crans du fond de scène diffuseront le message “stop the war, stand with Ukraine”.

Tout au long du concert, le duo va alterner les passages Ă  base de emo-rap enfumĂ© ou carrĂ©ment ravageur et brĂ»lant avec des mĂ©lodies vocales et sonores empreintes d’une sombre mĂ©lancolie poĂ©tique, presque incantatoire par moment. Tout ça nous renvoyant Ă  l’image d’Épinal d’une Russie dont l’immensitĂ© infinie nous fait succomber Ă  son charme et son histoire. Cet ensemble dĂ©gage quelque chose de très dualiste : un affrontement entre douceur et violence, entre tĂ©nèbre et lueur. Mais par moment la musique et le jeu de scène prennent une tournure incisive presque conquĂ©rante et frontale avec Anastacia qui lâche d’Ă©normes cris gutturaux rappelant la grande Ă©poque du groupe de mĂ©tal français Eths. Nikolai est quand a lui occupĂ© aux synthĂ©s, machines, percussions qu’il malmène allègrement, et Ă  la guitare electrique. Entre break-beat et grosses couches de basses, c’est parfois des rythmiques carrĂ©ment punk et des sonoritĂ©s rock qu’il vient envoyer dans les enceintes de la salle.

Tous ces contrastes sont toujours plus nombreux avec aussi pas mal d’effets de voix qui se perdent en Ă©chos et aux airs faussement enfantins. Et que dire de la construction des morceaux qui cassent la logique du couplet-refrain traditionnel et des prĂ©visibles montĂ©es en pression rythmiques prĂ©cĂ©dant une rythmique Ă  l’efficacitĂ© Ă©prouvĂ©e. Rien de tout ça ici, il faut s’accrocher et accepter de se faire bousculĂ© et dĂ©contenancĂ© par des structures et constructions sonores hybrides.

Le public, d’abord relativement sage durant la premiere partie du set devient survoltĂ© et se met Ă  chanter et scander les paroles des chansons, en anglais et en russe, tout en se lançant dans des pogos fĂ©dĂ©rateurs. Un concert d’Ic3peak c’est se jeter dans le vide d’un sombre voyage tourmentĂ© et torturĂ© avec une Ă©motion brute et palpable. Ce concert nous Ă©voque les prestations les plus habitĂ©es de Crystal Castles, en version plus musclĂ©e. Ic3peak revient pour un rappel aux accents franchement mĂ©talliques qui fait hurler l’Orangerie une dernière fois. La langue russe est clairement très jolie lorsqu’elle est chantĂ©e car, de par ses intonations et ses sonoritĂ©s, elle laisse transparaitre une Ă©motion dramatique rĂ©ellement prenante. La sombre vague sonore venue de l’Est aura sĂ©duit les festivaliers des Nuits du Botanique et nous aura fait dĂ©couvrir la beautĂ© et la richesse sonore de la langue russe.

Écrit par Jean-Yves Damien