J’ai toujours rêvé de proposer autre chose qu’un concert, éternelle géographie du chanteur et son groupe qui l’accompagne, l’idée de « Bande magnétique » est de revisiter toutes ces chansons, de différentes périodes à partir des pistes studios originales réorchestrées en live et envoyées dans des magnétos à bandes par un ingénieur du son un peu particulier qui connaîtrait intimement le contexte de ces chansons, le vrai, le faux, aurait accès à des informations qu’il ne peut pourtant pas connaitre, ne se privant pas de les partager, permettant une mise en abyme aussi amusante que troublante. C’est avec ces mots que Raphaël présente “Bande Magnétique”, un projet scénique aux airs de laboratoire aussi bien musical qu’introspectif. Il était de passage à Bruxelles au Cirque Royal ce mercredi soir en compagnie de son ingénieur du son mais surtout face à lui-même.

Pas de première partie au programme. En rentrant dans la salle on découvre donc immédiatement le décor scénique de la soirée : une grande structure en bois et vitrée occupe le fond de la scène. Celle-ci à l’apparence d’une cabine d’enregistrement pour un ingénieur du son. Il y a aussi trois lecteurs de bandes magnétiques, un chandelier, un abat-jour un peu rétro, une chaise et un piano droit. La scène prend donc des airs de studio musical avec une toile de fond où se dessine une verdoyante forêt.

C’est avec sobriété que Raphaël monte seul sur scène, vêtu d’un smoking. Dos à au public, en se regardant dans la vitre de la cabine d’enregistrement, il interprète le titre « Les années 20 » sur un fond de piano vaporeux. On entend également la voix d’une femme dans le lointain. Celle-ci égrène un décompte se répétant en boucle et se perdant en écho. Le silence des spectateurs est impressionnant. Raphaël prend ensuite place derrière son piano pour « Personne n’a rien vu », là aussi dans une version délicate et épurée qui met en valeur le contenu des paroles. La dernière note du piano s’estompe dans le Cirque Royal, le public peut alors faire une ovation au chanteur parisien. Raphaël déroule ensuite « Ne partons pas fâchés », toujours au piano mais avec quelques jolis arrangements dont une ronronnante ligne de basse mais aussi des chœurs angéliques et quelques notes d’un violon à la mélodie valsante.

Au cours de ce morceau, un type vêtu d’un chapeau de cowboy traverse alors le parterre du Cirque Royal et monte sur scène en se dirigeant tout droit vers la cabine d’enregistrement. Le service de sécurité ne bronche pas. Raphaël s’interrompt et l’interpelle sèchement en lui disant tu es en retard ! Ce cowboy au caractère imbuvable et suffisant semble être ce fameux ingénieur du son évoqué plus haut. Tout au long de la soirée, les deux protagonistes présents sur scène vont s’adonner à des joutes verbales souvent musclées, parfois philosophiques, cinglantes ou faites de dérision. L’ingénieur du son remet ainsi régulièrement en doute la sincérité, la croyance et la conviction que Raphaël met dans ses textes et l’interprétation live qu’il en fait. Cette question de la croyance revenant de manière quasi-obsessionnelle, il n’hésite pas à interrompre Raphaël au beau milieu de « La nuit la plus chaude de tous les temps » pour lui balancer à la face qu’il interprète la chanson sans y croire, tout en ajoutant qu’il veut savoir si un pianiste va venir… On assiste également à des instants plus drôles, comme lorsqu’il conseille à Raphaël de mettre de l’auto-tune dans ses chansons pour rajeunir son public de plus en plus grisonnant.

Après une reprise du titre « Les Salines » d’Alain Bashung, (Raphaël n’en est pas à son coup d’essai dans les reprises du défunt chanteur), l’ingénieur du son lui demande d’aller prendre sa guitare électrique. Il interprète alors « C’est bon aujourd’hui » dans une version qui nous rappelle le mythique « Hallelujah » de Jeff Buckley. Il enchaine avec « Chanson pour Patrick Dewaere » livré dans une version aux sonorités sixties évoquant l’atmosphère d’un slow de bal de fin d’années au cours de cette décennie. Cette version est d’une douceur qui ouvre une nouvelle lecture plus lumineuse pour ce titre. Ces deux titres figurent dans nos gros coups de cœur de la soirée. Par la suite, Raphael se lance dans un solo de guitare avec de longues notes bien acérées et abrasives, basculant dans un délire psyché-rock vite interrompu par l’ingé son, toujours avec le même tact bienveillant consistant à lui dire sans détour que cette musique est médiocre.

Un pianiste se pointe ensuite sur scène (celui que réclamait l’ingé son) et prend la place de Raphaël au piano. Ce dernier se retrouve alors sans instrument face à son pied de micro. Il en découle une version du titre « Le vent d’hiver » qui prend des airs de bande originale d’Amélie Poulain. Le final du titre s’articule autour de la diffusion d’un enregistrement de la voix d Eva Cesaria. Un petit bijou. Le producteur interroge alors Raphaël sur le sens ou le non-sens d’écouter la voix des gens qui ont disparus. La réflexion se fait alors plus introspective, philosophique, presque métaphysique. Raphael interroge quant à lui régulièrement son producteur sur la venue d’un dénommé Fred qui finit par arriver lui aussi par la fosse. Il s’excuse d’être en retard, prétextant être venu en métro pour cause de sommet européen à Bruxelles. S’en suit un échange plein de poésie qui prend une tournure plus sombre durant la lecture d’un texte par ce dénommé Fred. Ce texte est celui d’une nouvelle écrite par Raphael, et s’intitulant « Quel genre d’ami ferait ça ». Pour rappel le garçon à reçu le Goncourt de la nouvelle en 2017 pour son recueil « Retourner à la mer »

Puis tout le monde quitte la scène et Raphael reprend sa place au piano pour la plus belle version que nous ayons pu entendre de son méga-hit « Caravane » : épurée, douce et étincelante. Elle s’écoule paisiblement dans les enceintes du Cirque Royal. Ce final est sublime et toute la salle se lève pour applaudir longuement le chanteur. L’heure du dernier titre arrive avec une version que nous pourrions qualifiée de nocturne et synthétique du titre « Et dans 150 ans », comme un dernier regard dans le miroir troublé et troublant de nos vies et du temps qui passe. En rappel, c’est une version sous haute tension, rock, électrique et très minimaliste de « La mémoire des jours » qu’interprète Raphaël avec sa guitare, accompagné de quelques notes d’un dissonant piano. Il s’agit là aussi d’un de nos coups de cœur de la soirée. Une reprise du classique « My funny valentine » vient conclure la soirée alors que le public réserve pour la seconde fois une longue ovation à Raphaël et ses compagnons de route.

Au delà de la prestation musicale qui nous aura démontré toute la richesse et la nuance de la discographie et des influences de Raphaël, c’est peut-être effectivement tout ce qui s’est passé à coté qui nous aura le plus touché ce mercredi soir. Ce spectacle renvoie le chanteur face à lui-même par l’intermédiaire de cet ingé-son sans pitié, le contraignant à faire le bilan d’une carrière et d’une vie, de sa vie, dont il est finalement le seul juge et et le seul accusé à la fois. La récurrence, tout au long de la soirée, des questions de la croyance, de l’honnêteté, de l’absence et du temps qui passe confrontent aussi chaque spectateur à sa propre existence, à ses croyances, ses espoirs place également chaque spectateur dans cette tortueuse réflexion introspective dont la certitude est sans cesse remise en doute par ce que chacun est prêt à y mettre à un instant précis. Pourquoi certaines chansons éveillent chez nous des sentiments et émotions constatées alors que d’autres nous indiffèrent platement sans même un début d’étincelle ? Tout est question de relativité.

SETLIST – RAPHAEL – CIRQUE ROYAL – 18/01/2023

Années 20 – Personne n’a rien vu – Je suis revenu – Ne partons pas fâchés – Mariachi Blues – L’année la plus chaude de tous les temps – Bar de l’hôtel – Les salines (reprise d’Alain Bashung) – C’est bon aujourd’hui – Chanson pour Patrick Dewaere – Ebloui par la nuit – Le vent de l’hiver – Je détruis tout – Somnambule – Arsenal – Quel genre d’ami ferait ça – Le train du soir – Manager – Caravane – Et dans 150 ans – La mémoire des jours – My funny valentine

Écrit par Jean-Yves Damien