Les symphonies telluriques d’EPICA et APOCALYPTICA √† l’AB

On prend la direction de l’ANCIENNE BELGIQUE ce dimanche soir. Au programme : une copieuse affiche dans le cadre de la tourn√©e “The Epic Apocalypse Tour” qui rassemble deux gros bras de la sc√®ne m√©tal symphonique : EPICA et APOCALYPTICA. On pensait en avoir fini avec les reports de concerts li√©s au covid, mais il n’en est rien. Initialement pr√©vu en d√©cembre 2020, c’est finalement d√©but 2023 que cette soir√©e tr√®s attendue a pu se d√©rouler. Soir√©e tr√®s attendue car tous les tickets se sont vendus en un rien de temps et toute place remise en vente sur les plateformes pr√©vues √† cet effet trouvait acqu√©reur dans la minute. On vous propose donc une plong√©e dans un monde fantastique o√Ļ musique m√©tal et classique occupent une grande place dans l’ADN des deux groupes se partageant l’affiche.

En plus de cette double t√™te d’affiche, les Finlandais de Wheel ouvre le tout d√©but de soir√©e sur le coup de 18h20 avec leur prog-metal. Le quatuor alterne les passages m√©lodiques avec de furieuses charges sonore √† base de guitares √©lectriques. La basse sonne elle aussi la charge alors que la batterie rythme impose une cadence √©lev√©e. On note aussi quelques solos rapidement rattrap√©s par le reste de la cavalcade. Les jeux de p√©dales d’effets nous rappellent certaines mont√©es en tension dont Tool, les ma√ģtres du genre, aurait pu revendiquer la paternit√©. Le chant alterne lui aussi entre douceur (tout est relatif) et rage. On avait √©cout√© bri√®vement tout √ßa avant le concert de ce soir, et le passage au live s’est av√©r√© √™tre bien plus concluant.

Place ensuite √† Apocalyptica qui arrive √† l’AB avec d√©j√† un 9i√®me album au compteur et un regain de visibilit√© m√©diatique suite √† l’utilisation de leur reprise de “Nothing Else Matters” de Metallica dans la s√©rie “Wednesday” de Netflix. Une batterie bodybuild√©e occupe le fond de sc√®ne avec un impressionnant nombre de f√Ľts et cymbales. Le concert commence avec un fond sonore sombre et a√©rien port√© par une basse vrombissante. Sur l’√©cran g√©ant apparaissent des images d’un monde qui semble avoir √©t√© d√©sert√© par toute forme de vie, tel un tableau post… apocalyptique. Le trio de violoncelliste entrent en sc√®ne et entame un premier titre pos√© avant que leur batteur les rejoigne pour donner une impulsion plus martiale √† l’ensemble. Apocalyptica excelle dans l’art de faire du sauvage, de l’√©pique et de l’abrasif avec des instruments qui n’y sont pourtant pas destin√© au premier abord : les cordes des trois violoncelles sont malmen√©es, voir tortur√©es. Une multitude de p√©dales d’effets transforment le son pour le faire r√©sonner tels des guitares et des basses tr√®s nerveuses et soumises √† distorsion. Les solos s’enchainent, tout comme les s√©ries de headbangers.


Arrive ensuite un titre aux rythmiques plus exotiques et presque dub avec Franky Perez en soutien au chant. Il se lance dans quelques vocalises gutturales. Mais il y a aussi quelques choses de tr√®s pop dans tout √ßa. Un peu trop conventionnel m√™me par moment. Pas exactement ce qu’on est venu chercher malgr√© quelque passages bien enflamm√©s et puissants. Le groupe interpr√®te ensuite deux titres issus du dernier album en date : des ballades beaucoup plus classiques accompagn√©es de jolis clips esth√©tiques et sombres √† la fois, projet√©s sur l’√©cran g√©ant en fond de sc√®ne. Le batteur passe √©galement sur des paddles √©lectroniques. Apocalyptica continue √† mixer ses racines classiques avec la modernit√©.


C’est aussi un jeu de sc√®ne extr√™mement dynamique et physique que le groupe propose en √©tant constamment en mouvement avec leurs violoncelles, tels des partenaires de danse. Et quelle danse ! Il y a quelque chose d’extr√™mement physique, presque sexuel dans la mani√®re qu’ils ont de s’y agripper avec force, tout en prenant soin de la fragilit√© de l’objet.

La fin du set se transforme en gros kiff g√©n√©ralis√© avec une succession de reprises, dont un bref passage atomique de “Killing in the name” de Rage Against The Machine mais aussi “Thunderstruck” d’ACDC et l’incontournable “Nothing Else Matters” de Metallica. En rappel, le groupe revient pour un premier titre magistral qui part tout en douceur avant un final intens√©ment m√©lodique. Puis c’est un medley de morceaux classiques pass√©s √† la moulinette du black metal qui vient cl√īturer le set. Une logique et rugissante ovation s’en suit.

Apr√®s une petit demi-heure de battement, ce sont les N√©erlandais d’Epica qui arrivent √©galement √©quip√©s d’une discographie tr√®s founrie, dont “The Alchemy Project”, un dernier album compos√© exclusivement de duos et sorti fin de l’ann√©e pass√©e. Mais le groupe est surtout l√† pour pr√©senter en live son album “Omega” sorti en 2021. Bien qu’√©pur√©e, les moyens techniques embarqu√©s par Epica sont clairement taill√©s pour les grande salles et rentrent au chausse-pied sur la sc√®ne de l’AB. Une partie du d√©cor n’est d’ailleurs tout simplement pas pr√©sente sur sc√®ne, faute de place. Mais cela n’entrave pas la pr√©sence d’un synth√© pos√© sur un rail √† roulette, avec pour cons√©quence qu’un clavi√©riste d√©jant√© passe le concert √† courir d’un bout √† l’autre de la sc√®ne tout en faisant r√©guli√®rement pivoter le synth√© sur lui-m√™me.

Apr√®s une intro aux airs de bande originale de films fantastiques, le groupe prend place sur sc√®ne dans un contre-jour blafard cr√©√© par l’√©cran g√©ant. La silhouette de Simone Simons (chant) apparait au centre de la partie sur√©lev√©e de la sc√®ne. Les enceintes crachent alors les premiers accords du conqu√©rant “Abyss of the time – Countdown to singularity”. l’AB exulte alors que Mark Janssens, leader du groupe, s’adonne √† une impressionnante s√©rie de screams gutturaux. Simone Simons vient le rejoindre et se lance elle aussi dans un registre vocal beaucoup plus lyrique mais tout aussi puissant. Il en sera ainsi tout au long de l’heure et demi qui arrive. Le batteur, avec sa double grosse caisse, s’en donne en cŇďur joie lui aussi. Les autres musiciens sont constamment en mouvement sur cette sc√®ne tr√®s a√©r√©e, rendant l’aspect visuel du concert tr√®s dynamique. Mention sp√©ciale au bassiste qui semble s’√™tre donn√© pour d√©fi de faire le grand √©cart avant la fin de la soir√©e. Sur l’√©cran g√©ant se succ√®dent les images en provenance de La Terre du Milieu de d’autres univers aussi mystiques que fantastiques, entre modernit√© et temps ancestraux. On a l’impression d’assister √† une √©norme d√©monstration de force aussi pr√©cise que massive.

Musicalement, l’aspect classique de la musique d’Epica est incarn√© par le chant de Simone Simons et par les parties de synth√©s. Le reste du groupe repr√©sentant clairement la partie la plus rocailleuse et abrasive des influences du groupe. On assiste ainsi √† de longs passages instrumentaux aux riffs bien gras et envoy√©s √† une cadence proche du surr√©gime. Epica a sorti l’artillerie lourde. On appr√©cie tout particuli√®rement ces moments o√Ļ nous sentons toute la structure du balcon o√Ļ nous sommes situ√©s qui se met √† vibrer. On h√©site un peu entre inqui√©tude et excitation mais le plaisir de vivre physiquement un tremblement de terre sonore sans dommages collat√©raux l’emporte.

Au milieu de cette tornade sonore et visuel, il y a aussi beaucoup de finesse et ce qu’on pourrait qualifier de pr√©cision quasi-chirurgical avec des arrangements bien travaill√©s, des sonorit√©s et vocalises plus arabisantes sur l’un ou l’autre titre et aussi un tr√®s joli duo plus m√©lodique en compagnie d’Apocalyptica sur “Rivers”. Enfin, le dernier titre de la partie principale du concert nous marque tout particuli√®rement : “Design your universe” et ses pr√®s de 10 minutes nous d√©montre tout ce dont le groupe est capable : passages hyper-muscl√©s, d’autres plus m√©lodiques, chants hurl√©s, chants lyriques pleins de reliefs et de vigueur, et un final magique : Simone Simons est seule au centre de la sc√®ne pour chanter d√©licatement les derni√®res paroles de ce titre, tout juste accompagn√©e de quelques notes de piano.

Le rappel est du genre d√©vastateur avec l’enchainement “Cry for the moon” (premier single du groupe sorti en 2003) repris en choeur par le public, “Beyond the matrix” et surtout “Consign the oblivion”. Sur ce dernier titre, le groupe demande √† la fosse de s’√©carter afin que celle-ci puisse ensuite exulter dans un joyeux mais viril Braveheart qui va ensuite tourner au pogo g√©n√©ral et au circle-pit. On aper√ßoit m√™me l’ing√©nieur du son du groupe en train de nager au-dessus de la foule, ce qui a pour cons√©quence de faire rire Mark Janssens lorsqu’il s’en aper√ßoit. Sur sc√®ne, le groupe l√Ęche ses derni√®res cartouches, Mark Janssens multipliant les chants gutturaux alors que les autres musiciens s’acharnent sur leurs instruments. Il est 22h30 pile, l’heure du couvre-feu a sonn√© sur l’AB. La salle gronde encore quelques instants avant que le calme ne revienne. L’AB peut retrouver sa qui√©tude toute relative jusqu’au prochain chapitre sonore de l’histoire de ces deux groupes √† part enti√®re dans le monde du M√©tal.


√Čcrit par Jean-Yves Damien