ROOM WITH A VIEW : du cinq étoiles de très haut vol !

En 2020, le producteur de musique √©lectronique fran√ßais RONE sortait “ROOM WITH A VIEW”, un album intemporel √† la crois√©e de la musique √©lectronique, c√©r√©brale et classique. Cet album avait notamment √©t√© port√© par le single du m√™me nom. Au del√† des folles sonorit√©s de ce titre, c’est aussi le clip qui l’accompagnait qui avait marqu√© les esprits : Le collectif de (LA) HORDE et les danseuses et danseurs du BALLET NATIONAL DE MARSEILE venant y livrer une prestation ensorcelante et √©poustouflante √† la fois. Par la danse et l’expression des corps, ils avaient donn√© vie √† cette musique avec une rage intense et √©trange √† la fois (le clip est a visionn√© en cliquant ICI). RONE devait partir en tourn√©e avec tout ce petit monde pour pr√©senter une performance entre danse et musique mais les diff√©rents confinements avaient mis un s√©rieux coup de frein au projet.


Pr√®s de 3 ans plus tard ROOM WITH A VIEW a enfin pu reprendre vie sans contraintes, et ainsi proposer 9 repr√©sentations en Belgique (3 √† Bruxelles, 3 √† Louvain-La-Neuve, 1 √† La Louvi√®re et 2 √† Anvers) durant ce mois de f√©vrier. Les premiers √©logieux √©chos en provenance de France ont suffi pour que tous les tickets trouvent preneurs en quelques jours √† peine pour l’ensemble des dates pr√©vues chez nous. C’est donc avec acharnement et via le r√©seau de seconde main que nous avons r√©ussi √† nous procurer une seule et unique place pour la repr√©sentation du mercredi 8 f√©vrier 2023 √† l’Aula Magna de Louvain-La-Neuve. Une date et une soir√©e qui nous ont profond√©ment marqu√©s !

© Blandine Soulage et Paul Bourdrel

Par la danse et la musique, ROOM WITH A VIEW a l’ambition d’emmener les spectateurs dans les m√©andres d’un monde qui finit de s’effondrer, laissant de jeunes gens livr√©s √† eux-m√™mes, face au chaos qui semble √™tre devenu in√©vitable. Pendant pr√®s d’une heure et demi nous en avons pris plein la figure : col√®re, haine, rage, amour, tendresse, joie, euphorie, d√©sillusion, abattement, vengeance, r√©silience. Toutes ces √©nergies et leurs nuances s’emm√™lant et s’entrechoquant aussi bien au travers des corps en √©bullition des danseurs du Ballet National de Marseille que des d√©cibels fabriqu√©s avec autant de finesse que de fracas par Rone. Assis au premier rang, c’est sans filtre et de mani√®re tr√®s frontale que nous avons absorb√© toutes ces √©nergies en provenance de la sc√®ne. Ces √©nergies semblaient si puissantes qu’elles ne pouvaient que d√©border de la sc√®ne, l’Aula Magna paraissant m√™me trop exigu√ę pour toutes les contenir en ses murs. Nos poils se sont r√©guli√®rement h√©riss√©s tout au long de la soir√©e, nos yeux se sont aussi embu√©s (sur le titre “Solastalgia” notamment) avant de rester captiv√©s et grands ouverts pour ne pas perdre une miette de ce qui √©tait en train de se jouer sous nos yeux, mais aussi dans nos oreilles. Le son √©tait puissant, clair et nous happait litt√©ralement. Nous nous sommes aussi surpris √† retenir notre respiration avant d’en reprendre le contr√īle dans un souffle √©merveill√©, laissant √©chapper des “wouah” et des “putains!” admiratifs.

© Thomas Amouroux

Les tableaux de danse se sont succ√©d√©s, parfois avec un effet de temps √©tir√© √† l’infini, parfois avec une urgence affol√©e o√Ļ le spectateur ne sait plus o√Ļ doit se fixer son regard tant les corps sont en mouvements. Quelques uns de ces tableaux nous ont particuli√®rement marqu√©s : “Raverie” o√Ļ tous les danseurs se sont mis en mouvement d’un coup, avec la passion des arm√©es d’amoureux des nuits sans fin, port√©s par les beats sourds et per√ßants de la musique. Il y a aussi eu la folle et tournoyante danse solitaire d’un jeune homme sur le titre √©ponyme “Room With A View”, l’enivrante farandole de “Babel” o√Ļ, en cercle, cette horde se prenait bras-dessus, bras-dessous pour reproduire ce qui pourrait √™tre les battements d’un cŇďur, se rapprochant et s’√©loignant les uns des autres tout en tournant en rond, entrain√©s par la m√©lodie et l’atmosph√®re scintillantes de ce titre. Quelque part entre la communion des √Ęmes et des corps et une ardente incantation, impossible de ne pas √™tre √©mu par la force et la d√©licatesse de ce qui se jouait √† cet instant sur sc√®ne.

© Thomas Amouroux & Maria Baranova

Il y a aussi eu ces cris de joies ou de col√®res, ces corps et ces √Ęmes qui semblaient autant se d√©sirer que se rejeter, qui s’empoignaient, qui venaient √† s’affronter. Il y a eu ces doigts d’honneur envoy√©s avec autant de conviction que de sourires fiers et d√©fiants vers un ennemi invisible. Il y a eu d’autres corps qui se sont √©lev√©s vers le ciel avant de chuter avec √©l√©gance, rattrap√©s par leurs semblables. Il y a enfin eu le titre “Esperenza” et cette chor√©graphie aux airs de haka qui nous a fait ressentir √† quel point cette d√©monstration de force pouvait √™tre impressionnante et intimidante pour celui qui doit y faire face. On y a per√ßu la brutalit√© primaire des mains venant frapper les poitrines et les torses des danseuses et des danseurs.

© Thomas Amouroux

Tout au long de la soir√©e, Rone est venu magnifier cet ensemble visuel avec le talent sonore et le doigt√© esth√©tique qu’on lui connait. Lorsque il retira une derni√®re fois ses mains de ses machines, apr√®s avoir envoy√© un son distordu qui s’√©vada et disparu finalement, c’est toute l’Aula Magna qui pris subitement conscience de la tornade qui venait de frapper. Partout des cris, la salle exultait. En laissant trainer nos oreilles parmi les spectateurs, on entendit beaucoup d’entre eux exprimer avoir √©t√© √©mus aux larmes durant la soir√©e et confiant avoir √©t√© chamboul√©s par cette Ňďuvre multidisciplinaire.

© Blandine Soulage et Paul Bourdrel

Nos mots ne sont qu’une d√©sesp√©r√©e tentative ayant pour but de fixer nos souvenirs qui finiront par s’effriter dans notre m√©moire, malgr√© que ceux-ci y soient tr√®s solidement ancr√©s. Cette soir√©e ne nous a pas laiss√© indemne. ROOM WITH A VIEW expose le spectateur, sans filtre, au reflet du miroir de la lumi√®re et de l’ombre de la nature humaine ainsi qu’√† celui du monde que nous avons fait le choix de construire et d’ab√ģmer. ROOM WITH A VIEW c’est un pogo d’√©motions brutes entr√©es en fusion. C’est aussi une quinzaine de danseuses et de danseurs avec le sang en feu, dont les pas sont rythm√©s par les puissantes m√©lodies et les beats √©lectroniques de Rone, √† en fracasser des cŇďurs de pierre tout en redonnant du sel aux yeux les plus secs. Mais en d√©finitive ce sont peut-√™tre les mots prononc√©s par l’auteur fran√ßais Alain Damasio sur le titre “Babel” qui sont les plus justes et les plus fid√®les, r√©sonnant comme l’audiodescription de cette prodigieuse ROOM WITH A VIEW :

C’est pas une troupe ou un groupe
C’est une grappe dont on a enlev√© la rafle
Et dont tous les grains rebondissent sur un beat lourd
Le jus des énergies coule, fait flaque
Va bient√īt tomber dans la bo√ģte
La violence est là, entre couples

La solitude crie en silence
Tout s’effondre
La nuit remue
Et la bo√ģte n’est m√™me plus assez solide pour contenir ses rages
Qui la travaillent
Ça se fait sans discours, sans baratins
Même les troncs et leurs flexions
Les foules formées et leurs déboulés
Dans la virtuosité des quatuors et des duos qui divisent
√áa se fait l√† ou l’on lance et tire, pivote et rattrape
Ces singes à peau blanche qui sont déjà au delà des sapiens
Ça se fait sans rogner, sans soumettre quiconque
En position d’accueil des √©chos
Plut√īt que d’√©coute des √©gos
Les corps sont jeunes, frais et explosifs
Pleins d’ar√™tes et de pointes √©br√©ch√©es
Giclant de fougue et de morgue
De fucks rentrés et de doigts levés dans ta face
C’est une horde qui danse et qui pense avec ses poings et ses pieds
Et qui vient te d√©fier “Ok boomer” dans un aka √† quai
O√Ļ ce qui rougit est moins
La peau des poitrines frappée à nu sans pitié
Que la subite prise de conscience dans ton √Ęme de voyeur
Que ce qu’on leur a laiss√© en vrai
Nous les plus vieux à cette génération qui pousse
C’est √ßa un monde salop√© qui va leur falloir r√©parer
Des d√©mocratures qui √† l’image de la macronnerie ambiance
Ne laissent rien d’autre au corps
Que l’exigence d’aller chercher des pav√©s
Invisibles pour repousser l’horreur
C’est une descente brutale dans l’√©poque
Un piquet bec en avant sur le lac glacé du capitalisme tardif
Nous voilà à la fois au volant et à la place du mort
De la voiture balais d’un monde qui se d√©lite
Les moteurs surchauffent, l’essence va bient√īt manquer
Et la durite s’appr√™te √† p√©ter
On y a pourtant encore assez de chaos en soit
Pour mettre au monde
Une étoile qui danse



√Čcrit par Jean-Yves Damien