Avertissement préalable : si vous percevez la musique électronique comme se limitant à un vulgaire boum-boum répétitif, sans âme et sans fond qui s’adresse à un public de demeurés forcément sous l’influence de substances diverses, alors cet article est pour vous. Pour les autres, vous avez déjà compris que les musiques électroniques explorent des territoires sonores et d’influences sans limites, repoussant toujours plus loin les frontières de l’imagination pour les matérialiser sous la forme de vibrations sonores très souvent éloignées du mauvais trip expérimental qui agresse le tympan. Matthew Barnes, évoluant sous le nom de FOREST SWORDS, appartient en effet à cette catégorie de sorciers musicaux qui vont explorer et construire sans relâche et sans limites, mais avec cohésion, des univers sonores singuliers. Il n’est dès lors pas étonnant que le très réputé label Ninja Tunes se soit empressé de l’embarquer dans sa grande boutique où se trouve notamment des artistes comme Bonobo, Tycho, Modeselektor, Roisin Murphy, Coldcut, Ben Bohmer et Amon Tobin.

C’est dans le Club de l’AB qui affiche complet que FOREST SWORDS se produit ce lundi soir, jour de la semaine plutôt inhabituel pour aller se remplir les oreilles de musiques électroniques. C’est grâce à une formule en duo que le set du producteur anglais va prendre vie durant une grosse heure. Lui est aux machines alors qu’un saxophoniste, lui aussi équipé de quelques machines, se trouve également sur scène. En fond de scène, on retrouve un écran sur lequel sont projetées des images immersives aux allures d’urbex nocturne, entre montagnes de câbles électroniques entremêlés et statues de l’Antiquité préservées du temps qui passe.

A l’image de ces projections, ce qui fait la force et caractérise la musique de Forest Swords se trouve dans cette capacité à trouver le point d’équilibre entre sonorités artificielles issues de machines sans âmes et incursions sonores provenant du réel : qu’il s’agisse d’instruments, de samples ou de sons saisis ou reproduits en live et sur le vif. Il y autant de basses profondes et lentes que de kicks secs et percutants. On retrouve aussi une multitude de de samples vocaux qui ont été passés à la moulinette du triturage et du mixage pour devenir des sons parmi les autres, tout en saisissant l’attention de l’auditeur. La présence du saxophone apporte aussi une réelle couleur mélodique aux titres interprétés, rappelant régulièrement la manière dont celui-ci a pu être intégré par DJ Shadow sur son mythique premier album « Entroducing… » dans les années 90. L’ ambiance est hypnotique, sombre, urbaine, lancinante, mélancolique et brute à la fois. Et c’est tout logiquement qu’une fois la fin du concert arrivé, c’est un titre extrait de cet album qui fut diffusé dans la salle.

Forest Swords et son acolyte construisent un vrai live-set au sein du quel ils intègrent également des sons plus organiques et « naturels » produits en direct sous nos yeux et pour nos oreilles, offrant ainsi une richesse d’influences aux saveurs des métropoles du monde entier. Forest Swords construit petit à petit chacun de ses titres, décidant du moment opportun pour introduire ou retirer l’une ou l’autre couche sonore. Le concert de ce soir prend des airs de voyage urbain, cérébral et organique à la fois, à la frontière du dub, de l’électro, du trip-hop et d’autres influences légèrement tribales ou hindouistes, sur des rythmes le plus souvent modérés, tel un lent battement de cœur. La musique de Forest Swords échappe donc heureusement à l’approche basique de la musique électronique pour se focaliser sur une approche plus complexe, aux milles nuances efficacement immersives et hypnotiques, entrainant le public dans la construction d’environnements sonores à part entière. Et c’est ce même public ravi qui s’est ensuite dirigé massivement vers le stand de merchandising à la fin du concert pour se procurer les vinyles du garçon.

Écrit par Jean-Yves Damien