C’est à l’automne 2019 que nous avons fait la connaissance de Justine Bourgeus, alias TSAR B. A cette époque, The Subs, les Gantois rois de la rave made in Vlaanderen, balancent le titre « Flesh & Bones ». Ce titre hautement rythmé, entêtant et percutant voyait Tsar B y poser sa voix. C’est ensuite du coté de Hasselt, à l’occasion de la version « covid » du Pukkelpop, intitulé « Pukkelpopkwartier », que nous mettons un visage sur cette voix à l’occasion du set complètement barré et explosif de ces mêmes The Subs. Tsar B y débarque sur scène en tenue de cuir rouge moulante, rappelant à plus d’un égard le clip d’ « Oops!… I dit it again » de Britney Spears. D’accord, on fait avec les références qu’on a et on les assume fièrement. De fil en aiguille, et par l’intermédiaire de différents visuels où la jeune femme pose avec un violon en feu dans les mains, nous avons commencé à nous intéresser à cette artiste dont les influences musicales naviguent quelque part à la croisée d’une pop baroque parsemée de sonorités électroniques, r&b et trip-hop. Son passage par la Rotonde du BOTANIQUE cette semaine était pour nous l’occasion d’aller jusqu’au bout de notre curiosité à propos de cette artiste qui s’est affranchie des conventions artistiques en vigueur.

Une chose en amenant une autre, c’est un autre talent venu de Flandre qui assure la première partie ce soir. RARE AKUMA se fait en effet lui aussi le plaisir de brasser les genres et les influences, quelque part entre rap, électro et dubstep. Le mec débarque sur scène avec lunettes de soleil et bonnet vissé sur la tête. Il a un peu l’air d’avoir été parachuté là et enchaînet de manière un peu décousue des titres assez courts. Au delà de sa prestation vocale tout à fait correcte et de son attitude scénique très bon esprit, on retient surtout les bandes sonores sur lesquels il pose sa voix. Celles-ci sont plus que bien ficelées, entre couches de basses et nappes de synthés. Rare Akuma y a également mis une sacrée dose de samples divers et exotiques. Bref tout ça à effectivement des relents de dubstep, voir de drum’n’bass, aux parfums de festive jungle luxuriante. Tout ça pardonne le côté un peu brouillon mais bon esprit du set.

Tsar B, quant à elle, n’est pas venue pour poser sa voix sur des bandes pré-enregistrées : batterie, machines sonores, synthés, contre-basse, violoncelle et violon trouvent en effet leur place sur la scène de La Rotonde. Rotonde dont la configuration architecturale et les moulures collent parfaitement avec ce qui va suivre. Le set débute dans l’obscurité et sur une longue note de contrebasse alors que le sombre chant aérien de Tsar B résonne dans la salle. D’entrée de jeu les pistes sont brouillées : la chanteuse emmène les spectateurs quelque part entre influences arabisantes et ambient électronisée doucement inquiétante. Le tout étant mené par un instrument classique. « Amara Terra Mia », ce premier titre contient quelque chose d’hautement cinématographique.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 20231129_212351-1024x461.jpg.

Après cette introduction, Tsar B nous entraîne dans un univers sensuel et bien plus lumineux avec pas mal de synthes et une prestation vocale qui monte haut tout en conservant une touche aérienne qui respire la new wave sur « Auwtch ». Pour autant la batterie n’est pas là pour faire de la figuration, que ce soit en version électronique ou en version brute, surtout lorsqu’il s’agit d imprimer la cadence et le beat pour des passages plus électros et dancefloors, quasiment technoïdes. C’est là toute la force du répertoire et du live de Tsar B : un morceau entamé en solo au violon et sur une mélodie délicate prend ainsi un virage plus électro par la suite. Là aussi, il n’est pas question de balancer un gros beat gras et basiquement efficace. Il y a tout un travail de traitement du son et de superpositions des couches sonores qui construit une atmosphère faite de détails. Le violon de Tsar B fait ensuite son retour en fin de morceau dans un frénétique jeu nerveux et virevoltant, quitte à en malmener les cordes. Tout ça se passe en direct sous nos yeux, avec un gros travail de bidouillage sonore toujours fascinant à observer. Autre exemple : un titre qui débute avec un chant quasi-monacale et sur fond de violoncelle part ensuite dans un énorme final électro bien électrifié. Tout ça se passe en direct et sous nos yeux avec un gros travail de bidouillage sonore toujours fascinant à observer où les doigts viennent minutieusement se poser sur des touches, des boutons et des molettes.

Tsar B navigue donc constamment à la frontière du classique et des machines, un peu à l’image de Mansfiled.TYA, entre romantisme baroque et beats parfois bruts de décoffrage, sans oublier ces quelques incursions arabisantes. Le set s’achève avec, tout d’abord, un titre aux sonorités dures et sombres , rappelant par moment le traitement sonore des productions de The Subs. Moins de deux minutes plus tard, pour le rappel, Tsar B propose un titre avec une longue intro en solo au violon. Personne n’y trouve quoi que ce soit à redire sur ce grand écart des genres et c’est religieusement que le public écoute attentivement chaque note et chaque son qui s’extirpent de la scène.

Tsar B est inclassable et propose un univers musical, visuel et scénique étonnant, tout en étant franchement cohérent, à la frontière de la pop et de l’alternatif, du dancefloor berlinois et du salon de valse de Vienne, de l’ombre et de la lumière sur fond d’atmosphère d’imaginaire onirique. Tout ça prend une forme moderne et captivante où les humains et les machines se rencontrent dans une étrange mais convaincante danse nocturne, sans pour autant se perdre dans les méandres d’expériences sonores expérimentales un peu perchées. Bref, nous sommes repartis du Botanique avec la version vinyle de « To The Stars » (premier album de Tsar B) dans les mains.

Écrit par Jean-Yves Damien